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A l’orée du verger de Tracy Chevalier

A l’orée du verger

Ecrit par Tracy Chevalier

Traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff

Publié aux éditions de La Table Ronde

Collection Quai Voltaire

Lu sur liseuse

 

 

 

J’aime lire des romans qui m’emportent en un autre temps, en un autre lieu. En 1838, dans l’Ohio, James Goodenough  cultive des pommes reinettes dorées, celles qui laissent un arrière-goût d’ananas en bouche.   Sa femme, entre deux gueules de bois,  préfère les pommes à cidre. C’est  la guerre des pommes ! (Les reinettes sont mes pommes préférées… mais ce n’est pas le propos ! si ce n’est qu’à chaque fois que James croquait avec délice dans une de ses pommes, je salivais !)

Robert, leur fils, parti très jeune de la ferme, suite à un drame que l’on ne découvrira qu’assez tard, parcourra la Californie d’abord à la recherche d’or puis de plants et de graines de séquoias et de redwoods. Toujours des arbres, mais gigantesques, dont l’Europe, et surtout l’Angleterre, raffole…

Dans un style fluide et très agréable à lire, Tracy Chevalier nous emmène sur les routes des Etats-Unis et on se laisse guider avec un grand plaisir même si l’histoire personnelle de la famille Goodenough est loin d’être un long fleuve tranquille. J’aime cette manière de mêler noirceur dans le contenu et sérénité dans l’écriture.

Les personnages secondaires ont autant d’intérêt que les principaux, et nous régalent avec leurs caractères bien trempés. Ce roman est aussi une histoire de rencontres. Robert a trouvé sur sa route des hommes et des femmes bienveillants qui vont l’aider à surmonter les épreuves imposées par la vie.

Vraiment un bon moment de lecture, enrichissant et divertissant !

 

 

Café Krilo de Baptiste Boryczka

Café Krilo

De Baptiste Boryczka

Editions Lemieux

2017

163 pages

 

 

 

 

J’ai lu le premier roman de cet auteur, Korzen, il y a environ deux ans. J’avais déjà remarqué son goût pour l’étrange, les situations décalées mais j’avais été quelque peu déçue par son écriture.

Pativore, proposant de faire voyager ce second roman, je n’ai pas hésité, l’écriture me rebutait-elle toujours ? Qu’avait-il inventé cette fois-ci ?

Le thème est intéressant. A la fin du vingt-et-unième siècle (début du vingt-deuxième) au Danemark, les extrémistes religieux luthériens ont pris le pouvoir et ont établi une dictature, combattue par des résistants. On suit trois personnages : Lotte, John et Mark, différents mais réunis dans le même immeuble et mus par le même désir de rouvrir le café Krilo, ancien haut lieu du syndicalisme et image d’une Europe disparue.

Ce roman est tout à fait d’actualité. Dans une ambiance européenne glaçante où la montée des populismes côtoie la montée des extrémismes religieux, et où certains pays ferment leurs frontières aux réfugiés, ce roman permet de réfléchir à notre avenir. Que voulons-nous pour nos enfants ?

Ce livre est terrifiant, mais pas pesant parce que l’auteur y met une belle note d’espoir.

La construction est intéressante, le dernier chapitre fait écho au premier et nous amène le sourire aux lèvres,  mais…

Il est long à se mettre en place, quelques destins de personnages restent en suspens (ce qui, après réflexion, n’est pas pour me déplaire), la fin est précipitée, il y a donc un déséquilibre dans l’organisation du roman, quelques comparaisons douteuses, toujours un style qui ne me séduit pas et puis (même si c’est une bagatelle) les fautes d’orthographe et les erreurs de conjugaison (à deux reprises, on lit il rejoint au lieu de il rejoignit). N’y a-t-il pas des correcteurs chez les éditions Lemieux ?

Et malgré tout ça, j’ai lu les cinquante dernières pages avec frénésie, souhaitant connaître la fin.

Encore une fois, une lecture en demi-teinte.

Merci à Pativore d’avoir fait voyager ce livre jusqu’à moi.

Funambule de Jack et Maurice Sendak

Funambule

Ecrit par Jack Sendak

Illustré par Maurice Sendak

Editions MeMo

2017 pour cette édition

Mais 1957 pour la première édition !

 

 

 

Je l’ai lu, et je me suis demandé s’il plairait aux enfants, si ça n’était pas trop vieillot (dans l’écriture et l’illustration). Alors je l’ai proposé à trois élèves de ma classe, trois élèves de 9 ans (deux filles et un garçon).

Bilan, ils l’ont beaucoup aimé. Titouan parce qu’il trouvait ça réaliste qu’une petite fille n’aille jamais chez « les gens du dehors » et qu’elle reste toujours dans le cirque. Chloé a trouvé bizarre que Flora n’aille jamais voir le monde extérieur. Mais elle a aimé quand elle posait ses questions et que tout le monde lui répétait la même chose. Et enfin, Olivia a beaucoup aimé le fait que les gens du cirque jouent le jeu pour qu’elle aille voir elle-même l’extérieur. Et elle a aimé aussi qu’elle se rende compte qu’aucun cauchemar ne pouvait être vrai.

Mon avis :

C’est une  jolie fable qui aborde le thème des relations qu’entretiennent (ou pas) les communautés entre elles, sur la peur de l’inconnu, l’incompréhension qui naît de notre méconnaissance de l’autre et de sa manière de vivre, sur nos jugements trop hâtifs…

Flora est né dans le cirque, a grandi dans le cirque, sait faire beaucoup de choses dans le cirque mais n’en est jamais sorti. Elle ne connait pas du tout les spectateurs, la manière dont ils vivent et par conséquent, elle en a peur jusqu’à en faire des cauchemars. Aux questions qu’elle pose à ses amis du cirque, elle a des réponses surprenantes qui ne la rassurent pas. Elle décide alors, non sans crainte, d’aller voir par elle-même.

D’ordinaire, ce sont les gens du cirque qui inquiètent, que l’on trouve étranges et que l’on rejette parfois. Ce qui est intéressant ici, c’est le point de vue, l’angle d’attaque original, le parti pris de l’auteur de proposer une autre vision de notre monde (nous les spectateurs).

« Mais qu’est-ce qu’ils faisaient donc ? Ils tournaient en rond comme des fous, entrant, sortant d’un bond des bâtiments, montant et descendant les escaliers au galop.

Flora aperçut un groupe d’hommes. Ils parlaient fort et plaisantaient ensemble. Mais Flora, qui ne pouvait pas bien les entendre, pensa qu’ils se disputaient. Elle les voyait fumer la pipe et agiter les bras. Aussi bien, c’étaient des magiciens débattant d’une formule magique. »

Flora est sur un fil, elle les domine, et sa vision est parcellaire (elle est intéressante cette métaphore de la vision de haut. N’est-ce pas ce qu’on ressent lorsqu’on critique les autres et leur façon de vivre, ne les prend-on pas de haut ? Ne se sent-on pas supérieur aux autres ?). Elle en conclut donc :

« Ils n’étaient pas aimables comme les gens du cirque. »

Et puis elle va descendre de son fil, elle va regarder à l’intérieur d’une maison et comprendre que finalement :

« ils sont justes comme nous. »

Cet album est tout à fait d’actualité ! Il sonne toujours très juste.

Pour rappel, Maurice Sendak est l’auteur de Max et les maximonstres ! C’est une référence.

Merci à Babelio et aux éditions MeMo pour cet envoi.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

Article 353 du code pénal

Ecrit par Tanguy Viel

Editions de Minuit

Paru en janvier 2017

174 pages

 

 

 

 

« C’est une drôle d’affaire la pensée, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable. »

Et c’est tellement une drôle d’affaire la pensée de Martial Kermeur, qu’elle a besoin de longues phrases sinueuses pour s’exprimer, comme si le personnage réfléchissait profondément en parlant, pour chercher l’essence des choses.

Et quel texte que celui-ci ! Ce long monologue est envoûtant, la musique des mots est ensorcelante. Arrivée aux dernières pages, j’ai ralenti mon rythme de lecture pour rester encore un peu avec ce personnage si entier, si honnête, si touchant, si juste. Dans le langage simple des hommes du peuple, il utilise des métaphores éloignées des clichés. Bel exemple de la puissance du langage !

Ce roman est d’un réalisme forcené. On est à côté du juge, on écoute cette histoire avec intérêt, on est le juge, on comprend.

Mais que dit ce roman ? Quel en est le sujet ? Martial Kermeur est interrogé par un juge d’instruction. Il vient de tuer un homme en le jetant à la mer. Il raconte.

L’humanisme qui se dégage de ce texte fait plaisir et, en ces temps de crise politique où la plupart des hommes de pouvoir ont quelque chose à se reprocher, cette histoire nous permet d’espérer, de croire en une justice plus juste, plus équitable.

J’aime décidément beaucoup, beaucoup, cet auteur.

 

Éclipses japonaises d’Eric Faye

Eclipses japonaises

Ecrit par Eric Faye

Editions du seuil

Paru en août 2016

225 pages

 

 

 

 

Des personnes disparaissent au Japon dans les années 70, un GI américain disparaît en 1966 dans la zone démilitarisée entre les deux Corées, un avion de la Korean Air explose en plein vol en 1987.

Quel lien entre tous ces événements ?

C’est ce qu’Eric Faye nous raconte dans ce roman incroyable.

Incroyable par sa construction. Dans le premier chapitre, l’auteur nous jette à la figure une multitude de disparitions sans que le lecteur n’y voie aucune relation. Il énumère des faits froidement. On les lit comme on consulterait un catalogue. Dans les chapitres suivants, il va développer l’histoire de chacun des protagonistes. Et là, le lecteur découvre des vies bouleversées, des vies subies, des vies qui se croisent et s’abandonnent, des vies gâchées ou des vies retrouvées. La troisième partie est encore différente, l’auteur centre alors son récit sur les journalistes, ces hommes qui ont mis au jour cette incroyable affaire des disparus. Ceux qui ont enquêté, qui ont recoupé les maigres informations qu’ils avaient en leur possession, ceux qui n’ont jamais baissé les bras pour tenter de comprendre.

Incroyable par les faits racontés, par cette Corée du nord décrite, et qu’on connait si peu. Ce roman est parfaitement documenté. Eric Faye s’est appuyé sur des faits réels pour les dépasser et les romancer. Fascinant.

Incroyable enfin par cette écriture toujours subtile, que j’avais déjà goûtée avec Nagasaki et que j’ai une nouvelle fois appréciée.

Un très bon roman.

 

Repose-toi sur moi de Serge Joncour

Repose-toi sur moi

De Serge Joncour

Publié par Gallimard en août 2016

427 pages

 

 

 

 

 

Ludovic et Aurore n’étaient, à priori, pas faits l’un pour l’autre. Deux mondes différents, deux vies opposées, la belle riche et le brut de décoffrage pauvre, deux caractères éloignés et pourtant…

Quelle terrible histoire que la leur ! Belle, émouvante, cette histoire commence comme un conte de fée (qui démarre sauvagement dans des buissons quand même !) et se termine comme un thriller.

On lit les premiers chapitres avec plaisir mais si cela avait continué plus longtemps  sur ce ton, trop convenu à mon goût, j’aurais lâché prise. A posteriori, je me rends compte que l’auteur posait des jalons, semait des petites graines, ces corbeaux tués à coups de fusil de chasse, cette colère rentrée qui ne demande qu’à exploser. C’est finement fait. La tension monte très progressivement, chaque petit événement est à lui seul une pierre qui participe à l’élaboration de l’œuvre totale.

C’est une lecture plaisante qui s’accélère peu à peu pour aboutir à une fin inattendue.

J’en ai aimé l’écriture, la construction, mais il me semble que l’auteur attaque sur trop de fronts : l’utilisation des pesticides et l’incohérence du système agricole, le côté impitoyable du monde de la mode et des affaires en général, la misère des petites gens dont on exige qu’il paie leurs dettes alors que les grosses entreprises se permettent de faire des impayés monstrueux…

Il reste que l’auteur nous raconte une histoire qui tient la route (même si…) et qu’on passe un bon moment en compagnie de ces deux personnages qu’on a de la peine à quitter (même si… Aurore m’a parfois quelque peu agacée !).

Je serais curieuse de lire un autre roman de cet auteur.

 

 

Ada d’Antoine Bello

 

Ada

Ecrit par Antoine Bello

Publié par Gallimard le 25 août 2016

Lu en version numérique

 

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Rabelais.

 

 

 

Enfin ! Enfin, j’ai retrouvé du plaisir à lire un roman !

En une semaine, quatre ou cinq romans me sont tombés des mains, impossible de m’intéresser à quoi que ce soit. J’ai même abandonné le roman Neverhome de Laird Hunt qui n’a pas réussi à m’émouvoir une seule seconde. Bref ! J’ai traversé une période noire. Heureusement que j’avais des BD !

Et puis, ma médiathèque proposant des livres numériques (téléchargeables de chez moi), j’ai feuilleté leur catalogue et ai arrêté mon choix sur Ada, me rappelant que Keisha avait adoré et vouait à cet auteur une admiration sans bornes.

J’ai su dès les premières lignes que ce livre allait me plaire ! Résultat : j’ai remis à plus tard des tas de choses et j’ai passé une nuit presque blanche.

Que raconte ce roman ? Est-il besoin d’en parler ? Là, j’imagine Luocine fulminant, « bien sûr qu’il faut raconter ! » Oui, mais tu l’as lu ce roman et tu l’as aimé ! Alors ? Je dirai simplement que c’est l’histoire d’un policier qui enquête sur la disparition d’une AI (intelligence artificielle). Evidemment, dit comme ça, ça n’a pas grand intérêt. D’autant plus que je ne lis quasiment jamais de livres policiers et si, en plus, on me parle d’intelligence artificielle, forcément, je vais me sentir bête, tellement peu scientifique dans l’âme.

Alors, pourquoi ce livre m’a-t-il séduite ?

Tout d’abord, le policier est presque aussi inculte que moi en matière d’informatique (non, plus que moi !). J’ai donc tout compris (ou presque). Et puis, j’ai beaucoup apprécié l’humour. Humour dû au décalage entre la vision d’une machine et celle d’un humain, humour du personnage principal et autodérision de l’auteur.

Et surtout bien plus qu’une enquête policière, ce texte est avant tout une réflexion sur l’avenir de notre société économico-policito-informatico-littéraire.  Et si tous les articles de journaux, tous les commentaires n’étaient plus l’œuvre d’un homme ou d’une femme mais d’une intelligence artificielle ? La machine dépassera-t-elle l’homme ? De nombreuses références sont faites à Asimov avec son cycle sur les robots. De vraies questions sont posées qu’il ne faut pas ignorer. Qu’on le veuille ou non, nous allons vers une société de plus en plus informatisée. Ce matin encore, j’entendais à la radio que les traders tendaient à disparaître, les robots faisant le travail à leur place.

Certains passages sont succulents comme celui de la création d’haïkus en direct ou encore la critique du roman écrit par Ada. Et oui, j’avais omis de vous dire qu’Ada a été programmée pour écrire des romans à l’eau de rose, style Harlequin.

Antoine Bello défend dans ce livre le goût des mots, de la langue, s’érige contre les clichés qui abreuvent certains genres littéraires et ne se gêne pas pour se jouer de son lecteur.

Un roman captivant, intelligent et peut-être un peu inquiétant…

Ce livre m’a rappelé l’excellent film Her.

Luocine, Keisha, et Nicole ont aimé.