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Le silence d’Isra de Etaf Rum

Le silence d’Isra

A woman is no man (in english)

Etaf Rum

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diniz Galhos

Les éditions de l’observatoire

2020, 429 pages

 

« Peut-être ne comprenait-on les choses que lorsqu’il était déjà trop tard. »

 

J’ai d’abord repéré la couverture…

Mariée de force en Palestine, Isra devra abandonner sa famille pour suivre celle de son mari aux Etats-Unis. Ce continent pourrait-il offrir une vie meilleure ? Que nenni ! Les femmes et les hommes se font fort de perpétuer les traditions ancestrales.

J’ai été tout d’abord étonnée parce que je ne m’attendais pas du tout à ce type de roman. Je m’explique.

C’est un page-turner incroyable, quand on commence, on peine à le poser. L’auteure sait très bien maintenir le suspense en alternant les chapitres entre les trois générations de femmes. Il y a environ 20 ans entre les narrations et évidemment, l’auteure stoppe souvent un chapitre à un moment crucial. On apprend ainsi d’une période à une autre ce que fut la vie d’Isra mais aussi celle de sa belle-mère et de sa fille.

Il y a des secrets bien cachés qui surgissent au moment propice, et si l’on devine l’un, on ne devine pas toujours l’autre. Là encore, l’auteure a le sens de l’intrigue. On ne croirait pas lire un premier roman, elle maîtrise parfaitement l’art du rebondissement.

Bref, je m’attendais à tourner les pages moins rapidement, à lire quelque chose de moins romanesque.

Cela ne veut pas dire que je n’ai pas aimé. Qu’on ne se méprenne pas.

Il est indéniable que ce roman prend sa source dans la vie de l’auteure, elle-même d’origine palestinienne, elle-même mariée très jeune. Cela lui donne d’ailleurs un certain crédit, rend le roman authentique. Car, il serait facile de penser que l’auteure en fait un peu trop, qu’il n’est pas possible que des femmes aujourd’hui vivent comme il y a cinquante ans (voire plus), perpétuent les traditions et acceptent cette soumission perpétuelle à l’homme, et tout ceci en plein cœur de Brooklyn. Mais que savons-nous de ce que vivent les autres ? Que cachent les portes closes ?

Alors, en bonne occidentale que je suis, j’ai été révoltée par la violence des hommes, par l’abnégation des femmes, et surtout par les mères qui obligent leurs filles à suivre le même chemin qu’elles.

Les personnages sont particulièrement attachants parce qu’ils sont pétris de sentiments multiples et souvent contradictoires. Ils sont humains. Bon, d’accord, les personnages masculins ne sont pas à la fête (même si le beau-père tient un discours plus acceptable vers la fin du roman). Mais les personnages féminins sont partagés entre honte, culpabilité, peur du regard de la communauté, respect des traditions, révolte, soumission, acceptation, obéissance, peur pour leurs filles.

La lecture tient une place prépondérante dans ce roman, elle sauve les personnages féminins de leur triste sort, ou plutôt elle leur permet d’échapper à leur condition le temps d’un roman. Le reste du temps, c’est cuisiner, frotter, récurer, élever les enfants et subir la violence du mari.

« Elle avait enfin compris. La vie n’était rien de plus qu’une méchante blague pour les femmes. Une blague qui était loin de la faire rire. »

Les dialogues sont à mon sens, ce qui est le plus réussi dans ce roman, ils sonnent justes, ils sont intelligents et soulignent la complexité des situations et des relations. Ces femmes sont tiraillées entre leur amour pour leur famille et leur soif d’émancipation, entre leur désir de dire et leur raisonnable silence, entre leur ignorance du monde et leur quête d’amour. Obéir ou souffrir ?

« – Les Contes des mille et une nuits. C’est celui que je préfère. (…)

– C’est plein de génies et de vizirs, des choses qui n’existent pas. Je préfère les histoires qui parlent de la vraie vie.

– Mais ça parle de la vraie vie, insista Isra. Ça parle de la force et de la ténacité des femmes. Personne ne demande à Schéhérazade d’épouser le roi. C’est elle qui se propose, au nom de toutes les femmes, afin de sauver toutes les musulmanes en âge de se marier. Ces histoires qu’elle raconte pendant mille et une nuits, c’est la résistance. Sa voix est une arme, qui illustre le pouvoir extraordinaire des histoires en général, et la force des femmes en tant qu’individus. »

Le déracinement est aussi un thème fort dans ce roman, il touche tous les personnages, masculins comme féminins. Que fait-on dans un pays dont on ignore la langue, et dont la façon de vivre nous effraie, mais qui nous donne un toit, du chauffage, et de quoi manger à sa faim ? Peut-on revenir en arrière ? Repartir au pays ? Et comment élever des filles qui doivent rester vierges jusqu’au mariage dans un pays de libertés ?

« Il n’y a aucun talent requis pour être heureuse : inutile d’avoir la moindre force de caractère, le moindre trait un peu extraordinaire. C’est surtout le mécontentement qui entraine la création, la passion, le désir, le défi. Les révolutions n’ont pas lieu dans le bonheur. Je pense que c’est la tristesse, ou à tout le moins l’insatisfaction qui est à l’origine de tout ce que ce monde a de plus beau. »

 

Et toujours les forêts de Sandrine Collette

 

Et toujours les forêts

Sandrine Collette

JC Lattès

Janvier 2020

334 pages

 

 

 

 

Corentin n’était pas désiré. Son enfance a été mouvementée, de rejet en rejet, il a fini par atterrir chez son arrière-grand-mère, Augustine, qui vit près des Forêts dans un hameau perdu. Il y a grandi, il est parti faire des études dans la grande ville et puis c’est arrivé.

Quoi ?

On ne sait pas vraiment, Corentin était dans les catacombes, il n’a rien vu, rien entendu, et heureusement sinon, il serait mort.

Ce roman m’a tenu en haleine du début à la fin, je l’ai avalé en un rien de temps. Ce n’est pas le premier roman de ce type que je lis, mais je suis tombée dedans comme si je découvrais ce genre. D’une part, parce que les personnages sont attachants et d’autre part parce que l’écriture donne au roman tout son intérêt. L’auteure suggère, tout en finesse, avec ses phrases brèves mais efficaces. L’effet est très visuel, des images sont marquantes comme celles de l’accouchement. Et puis sa manière de présenter les événements est intéressant, par le prisme du personnage principal, on ne comprend pas tout de suite ce qu’il se passe, comme lui, comme si nous étions dans sa peau.

Le personnage principal est convaincu que le monde ne s’arrête pas et il met tout en œuvre pour garder espoir. Sa ténacité est incroyable, là où d’autres souhaiteraient en finir le plus vite possible, lui, au contraire, se bat pour survivre le plus longtemps possible.

Ce roman m’a beaucoup fait penser à La route de Mc Carthy avec ses teintes grises, ses pluies acides, ce décor apocalyptique que l’on retrouve dans beaucoup de romans d’anticipation.

C’est le premier roman que je lisais de l’auteure et cela m’a donné envie de découvrir les autres. Je l’ai beaucoup croisée sur les blogs, chacun y allant de sa plume pour dire tout le bien qu’il pensait de cette auteure.

 

Le blues de La Harpie de Joe Meno

Le blues de La Harpie

Joe Meno

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Morgane Saysana

Agullo

2016

308 pages

 

 

 

Tout d’abord, je me suis dit « encore un livre américain sur un pauvre type à qui il n’arrive que des ennuis, sa vie est noire de chez sombre et peu d’espoir à l’horizon, j’ai déjà lu ça vingt fois ». Et même si j’aime les romans bien noirs américains, j’ai aussi besoin d’autre chose en littérature qui m’ouvre l’horizon. Je commençais donc à bougonner.

Et puis très rapidement, la qualité de l’écriture s’est imposée, forte, puissante, un mélange de violence et de poésie, et j’ai basculé dans le roman, toute entière, pour ne plus vouloir en sortir.

C’est l’histoire d’un type qui sort de prison où il a passé trois ans parce qu’il avait renversé un landau avec sa voiture, alors qu’il s’enfuyait après un braquage. Le bébé était mort sur le coup et l’avenir de Luce Lemay s’était alors obscurci d’un voile épais.

En prison, il a fait la connaissance de Junior Breen, un type qui transporte un bagage bien lourd aussi. Ils se retrouvent, une fois libérés, dans la petite ville de La Harpie, ville natale de Luce.

Et là, les coups vont pleuvoir sous toutes les formes parce qu’on ne pardonne pas, parce que purger sa peine en prison ne veut pas dire que les gens vont accepter de vivre aux côtés d’anciens criminels, parce que la possibilité d’une deuxième chance n’est pas donnée à tout le monde.

Pourtant, il y a Charlene, qui permet à l’auteur de nous offrir des pages magnifiques sur l’amour, loin des niaiseries banales, qui permet au roman de ne pas être que sombre, qui dessine une petite lueur d’espoir au bout du tunnel, mais qui est aussi source de violence.

J’avais déjà été séduite par Prodiges et miracles, mais là, j’ai été plus que conquise. Ce roman m’a touchée en plein cœur. Ses personnages sont aussi complexes que les hommes peuvent l’être. Torturés, profondément meurtris, ils sont bouffés par la culpabilité, tout en espérant une vie meilleure, une rédemption. Ils rêvent d’échapper à leur passé, d’être libérés de leurs cauchemars. Junior est le personnage qui m’a le plus marquée, un colosse poète qui ne se pardonne pas et dont les nuits sont hantées par le fantôme de son crime.

De quelle manière peut-on payer sa dette envers la société ? Est-ce aux hommes de juger leurs semblables ? Peut-on espérer se libérer d’un meurtre ?

Le roman pose des questions, n’y répond pas, mais il suscite en nous des interrogations profondes sur la nature de l’homme, sur notre société remplie de personnes persuadées d’être dans le bon droit parce qu’elles n’ont commis aucun délit, cette bonne conscience que chacun s’octroie dès lors qu’il se croit meilleur que son voisin.

Ce roman est aussi puissant sur la forme que sur le fond. C’est un vrai beau coup de cœur.

« Ils m’ont redonné mon nom tout entier et la vie que j’avais perdue, mais ce landau continuait à rouler, sans chaleur, dans ma tête. Il passa devant moi en vacillant, balançant d’avant en arrière, au moment où je franchissais le portail en métal pour redevenir un homme maître de sa destinée. »

« … Des fois elle est comme ça, Ullele. Des fois, elle pleure parce que le soleil brille trop fort. Elle peut pleurer en plein jour sous prétexte que la nuit lui manque. »

Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse

Tous tes enfants dispersés

Beata Umubyeyi Mairesse

Autrement

2019

242 pages

 

 

 

 

Rwanda. 1994. Le génocide des Tutsi. Trois générations de femmes, la grand-mère qu’on entrevoit par la voix de la mère, la mère et la fille métisse, qui n’a jamais connu son père français. La fille, Blanche, quitte le Rwanda au moment de la guerre civile, elle échappera aux massacres, mais elle n’échappera pas à la perte du lien maternel.

A travers les générations, l’auteure dessine les paroles perdues, l’incommunicabilité entre les parents et les enfants et nous propose un roman d’une grande sensibilité.  J’ai aimé le tissage du texte, histoires relatées par l’une ou l’autre des narratrices, mère ou fille, sans aucune chronologie, cet enchevêtrement est à l’image des racines et crée une métaphore supplémentaire. L’auteure a ciblé son roman sur l’importance de la famille, des racines, sur la difficulté à se comprendre, sur les non-dits, sur l’importance des mots, ceux qu’on dit et ceux qu’on tait. C’est pudique et profond, comme les cicatrices qui ont du mal à se refermer. Il est touchant le personnage du mari de Blanche, métis, qui cherche dans la couleur de sa peau, un héritage inconnu.

Les paroles imagées de la mère et de la grand-mère, la musicalité des mots m’ont entièrement conquise.

Des bémols ? Oui, il y en a, j’ai moins aimé les lettres et le texte du petit-fils, très différents du reste. Et j’aurais aimé en apprendre davantage sur l’histoire du pays, les informations étant dissoutes dans les rapports entre les personnages. Mais ce sont des petits bémols de rien du tout. L’écriture de ce roman m’a vraiment séduite.

C’est un livre que j’ai lu lentement, pour me pénétrer de l’indicible.

Je crois que je vais lire ses deux recueils de nouvelles Ejo et Lézardes.

 

« C’était une femme-murmure aux mains toujours fraîches comme une source, même en plein soleil quand elle travaillait dans les champs. Elle écoutait son mari tempêter ou lui faire des reproches à longueur de journée sans broncher et restait impassible là où d’autres auraient riposté ou élevé la voix. Elle aurait sans doute aimé que ses deux filles adoptent la même tempérance et nous prévenait : « Quand vous serez dans vos propres foyers, évitez de laisser votre bouche bâiller sans raison ; le mari est le fils d’une autre, votre parole ne vaudra jamais bien cher à son oreille ; évitez de colporter des histoires succulentes, le miel est aussi délicieux qu’il colle aux doigts de celle qui l’a volé, la désignant ainsi aux abeilles qui la piqueront aussi certainement que les médisances reviennent immanquablement frapper la bouche de celle qui les a mâchées avidement  puis recrachées comme un bâton juteux de canne à sucre. »

« En réalité, il ne peut véritablement être ni l’un ni l’autre, et c’est là tout son drame. Il fait partie de ces gens qui pensent que la vie se trace uniquement avec des lignes et des angles droits, ignorant toute la latitude qu’offrent les courbes, les renflements cachés, les bulles qui prennent la tangente, feignant de ne pas voir la monotonie atroce des parallèles. »

« Tu vois, si la vie pouvait être comme un tricot, on aurait l’assurance de pouvoir défaire les mailles actives juste en tirant sur un fil, tsss, juste en tirant sur un fil. Revenir en arrière pour en découdre avec ses erreurs et reprendre en main la trame de son histoire. »

 

Prends soin de moi de Jean-Paul Dubois

 

Prends soin de moi

Jean-Paul Dubois

Robert Laffont

1993

209 pages

 

 

 

Un bon vieux Dubois, bien cynique, bien corrosif. Rien de tel pour se remettre en selle et oublier les quelques déceptions récentes.

Je suis tombé sur ce livre en regardant mes étagères. Je ne sais pas d’où il vient, ce qu’il fait là, mais à peine l’avais-je aperçu que j’ai eu une furieuse envie de le lire, avec l’espoir qu’il allait me distraire de mon travail trop prenant. Et j’ai bien fait ! C’est exactement le roman qu’il me fallait en ce moment.

Paul vit aux Etats-Unis, il est dépressif, inactif, il occupe son temps à regarder les écureuils et les phoques. Le roman s’ouvre sur la salle d’attente d’une maternité, on ne sait pas si Paul est un futur père ou un accompagnateur, on ne sait pas qui est en train d’accoucher, mais cette attente lui permet de revenir sur ses années passées.

Nous voilà alors plongé dans sa vie intime. Il nous relate ses deux dernières relations sexuelles. On ne peut pas dire « amoureuses » même si le fleuriste le lui répète à chaque fois qu’il le voit. Paul est l’anti-héros par excellence. Il se fait complètement manipuler par Rebecca et par Julia, de manière très différente, mais le résultat est le même. Il ne dit rien, subit et on a juste envie de lui botter les fesses mais en même temps s’il était autre, il ne nous ferait pas sourire ou rire avec son humour noir.

J’ai eu tout de même un petit moment de flottement au milieu de sa relation avec Rebecca que je trouvais un peu extrême et peu crédible mais cela n’a pas duré. Je crois que j’avais besoin de cette causticité. Paul se fait vampiriser et le lecteur s’en réjouit.

Comme d’habitude, c’est très bien écrit, la prose est fine, contrairement aux situations qui ne le sont pas toujours, et la construction est convaincante.

Et puis, la fin est très réussie.

J’ai retrouvé ici le Jean-Paul Dubois que j’aime, élégant dans la dérision, dans l’incompréhension de la vie et dans la dépression.

 

J’en profite pour participer au challenge d’Antigone, objectif PAL.

 

Le monde n’existe pas de Fabrice Humbert

 

Le monde n’existe pas

Fabrice Humbert

Gallimard

Janvier 2020

256 pages

 

 

 

 

Un homme découvre un jour qu’un ancien ami est accusé de viol et de meurtre. Il ne peut y croire et part enquêter dans cette petite ville dans laquelle il a vécu son adolescence.

Le roman débute tranquillement, et même de manière très conventionnelle sur les souvenirs de la rencontre. Ils étaient adolescents, l’un a aidé l’autre. Ils étaient pourtant très différents. Ethan était beau et séducteur, le narrateur était mal aimé. Deux êtres, deux images.

Difficile de parler de : Le monde n’existe pas. C’est un roman qui malmène fortement son lecteur. L’auteur l’emmène sur de nombreuses pistes, sans jamais lui assurer qu’il est sur la bonne. Fiction, réalité, fake news ? Mensonges, vérités, affabulations ? Escroquerie ?

Une chose est sûre, ce roman secoue, il ne résout rien mais propose une multitude de voies. Il laisse pantois. Il suscite des tas de questions et surtout il n’apporte aucune certitude. Et dans notre société de la surinformation, où tout le monde a un avis sur tout et déclame des certitudes à tout bout de champ, et bien ce roman fait du bien, il remet les pendules à l’heure. Il démontre que ce qu’on croit vrai peut s’avérer entièrement faux, qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

Réalité ou fiction, à toi de choisir. Magouille ou illusion, débrouille-toi avec ça.

Grâce à une construction implacable, l’auteur emmène son lecteur sur les voies de la remise en question de certaines vérités officielles, il surfe sur la crête de la théorie du complot, et il met parfois mal à l’aise.

Ce roman m’a surprise, je suis admirative de la façon dont l’auteur s’y est pris pour m’embrouiller, à l’image de son narrateur qui, au lieu de démêler les fils de la vérité, ne fait qu’emmêler les écheveaux de l’apparence.

 

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens

 

Là où chantent les écrevisses

Delia Owens

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville

Seuil

Janvier 2020

480 pages

 

 

 

Oui, bon, ça y est, je l’ai lu, ce fameux roman que tout le monde porte aux nues tellement il est beau, tellement son héroïne est atypique et touchante. Je l’ai lu rapidement, c’est le genre de livre qu’on avale en deux temps trois mouvements, mais dont il ne reste pas grand-chose quelques jours après sa lecture.

C’est un livre très romanesque, qui ne pouvait que séduire le plus grand nombre. Tous les ingrédients du best-seller sont réunis : la sauvageonne dont tout le monde se moque, une histoire d’amour, un meurtre, un procès (celui de la fameuse fille des marais bien sûr), une belle fin heureuse, et une toute fin supposée être surprenante. On voit tout de suite le film qu’on va pouvoir en tirer. Le tire-larmes au milieu des marais.

Mais de quoi parle ce roman me direz-vous ?

D’une petite fille abandonnée, ses frères et sœurs quittent le domicile les uns après les autres, puis sa mère puis son père (violent et alcoolique) et à dix ans, elle survit seule dans cette cabane au cœur des marais qu’elle va apprendre à connaître. Il y a de nombreuses descriptions naturalistes, des oiseaux, beaucoup d’oiseaux, des plumes que les futurs amoureux s’offriront, c’est  à qui dénichera la plus rare, donc la plus précieuse.

La solitude est un des thèmes forts du roman. La jeune fille se construit, seule, grâce à la nature qui l’entoure, aux animaux qu’elle observe, qu’elle nourrit, aux marais qu’elle apprivoise.

Les situations ne sont pas très subtiles, la psychologie des personnages est inexistante, ils manquent de densité, de profondeur, le gentil trop gentil, le méchant très méchant (mais qui sait amadouer la sauvageonne pour parvenir à ses fins) et cette pauvre fille au milieu qui se débat entre les deux, attirée par l’un, oubliée (mais pas vraiment) par l’autre… On se demande d’ailleurs bien pourquoi ce jeune homme aux boucles blondes  n’est pas retourné la voir, ce n’est pas bien clair. Peut-être parce qu’il fallait qu’elle rencontre le vilain, le beau gosse coureur de jupons, et aux intentions pas bien sympathiques.

Alors, non, bien sûr, on ne s’ennuie pas, on tourne les pages facilement, c’est divertissant mais c’est loin d’être le chef d’œuvre tant adulé. D’autant plus que bien des passages de l’histoire sont peu crédibles. C’est parfait pour lire sur la plage cet été, si on ne veut pas se prendre la tête. C’est gentillet et doucettement amoral.

En revanche, le titre est beau et sa signification… significative.

Oublier Klara d’Isabelle Autissier

Oublier Klara

Isabelle Autissier

Stock

2019

321 pages

 

 

 

 

J’ai lu ce livre dans le cadre de la Voix des lecteurs de Nouvelle Aquitaine, prix littéraire auquel je participe cette année par l’intermédiaire de ma bibliothèque.

Je ne pense pas que je l’aurais choisi toute seule.

L’histoire se situe à Mourmansk, au Nord du cercle polaire, dans l’URSS de Staline. Klara, la mère de Rubin,  est arrêtée et déportée. Son fils ne sait pas ce qu’elle est devenue, il n’était qu’un jeune enfant. Ce n’est que sur son lit de mort qu’il demande à son fils de partir en quête de son passé. Un drame familial soviétique.

Ce roman aurait pu me plaire. Ces personnages avaient tout pour me séduire, des vies difficiles, rudes, des relations compliquées, un fond de noirceur au fond d’eux, les bons ingrédients pour une lecture comme je les aime.

Mais la sauce n’a pas pris. Je suis restée à distance, j’ai trouvé l’ensemble très froid, assez scolaire. Il m’a manqué une écriture, un souffle. J’ai observé les personnages de loin, sans jamais ressentir d’empathie pour eux. J’ai bien sûr frémi pendant quelques passages un peu violents, mais je le dis à nouveau, l’écriture, trop sage, trop lisse, m’a laissée sur le rivage.

Le procédé manque d’originalité, l’homme qui découvre la vie de sa grand-mère (secret familial plus ou moins enfoui) au moment de la mort imminente de son père, c’est du réchauffé. On apprend ce que chaque personnage a vécu, les dures humiliations qu’il a subies, de manière assez artificielle.

Ce roman manque d’envergure. Moi qui aime les romans sombres, je suis restée sur ma faim. Tout est effleuré, on voit bien que l’auteure tente de décrire les heures les plus sombres de l’Histoire soviétique, mais sans jamais vraiment réussir, elle reste en surface. D’ailleurs, on passe plus de temps sur le bateau de pêche que dans les geôles staliniennes. Je pense que la même histoire écrite autrement aurait pu me passionner.

Je suis globalement déçue.

 

 

Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert

 

Mur Méditerranée

Louis-Philippe Dalembert

Sabine Wespieser Editeur

Août 2019

326 pages

 

 

 

La Méditerranée, le plus grand cimetière marin. Quand on pense à tous ces hommes, femmes et enfants qui se sont noyés dans cette mer inamicale alors qu’ils n’espéraient qu’une vie meilleure… C’est terrifiant. Et si les images submergent nos pensées, et bien on ne vit plus. On culpabilise, parce qu’on ne peut rien faire pour eux. Alors, on oublie, on occulte.

Ce roman, grâce à une écriture tout en finesse, ne peut que marquer son lecteur. Chochana, la Nigériane et Semhar l’Erythréenne sont à la fois combatives, courageuses, et terriblement humaines. Quelle force ! Quels caractères ! Admirative, et effrayée, j’ai lu leurs parcours avec frénésie mais aussi avec retenue, il m’a fallu du temps pour les accompagner. Leur traversée de la Méditerranée n’est pas moins périlleuse que celle de l’Afrique. Elles ont subi ce que personne ne souhaite vivre. Viols, enfermement, coups, humiliations. L’âme de l’homme peut être décidément bien noire et bien mauvaise.

Et nous, Européens heureux, nous  osons refuser d’accueillir ces hommes et ces femmes meurtris par la vie ! Mais de quel droit ? Celui du sol ? Parce qu’on est né dans la région du monde la plus riche et la plus facile à vivre, on se permet de fermer nos portes à ceux qui ont eu le courage de braver tous les obstacles pour mettre le pied sur notre vieux continent…

C’est un roman qui remue les tripes, qui agace les nerfs, qui donne envie de pleurer de rage devant la méchanceté, la bêtise et l’ignorance.

J’ai omis, sciemment, de parler d’une troisième femme, Dima, la Syrienne. Issue d’une famille aisée, choyée par ses parents, habituée au luxe, elle va apprendre à côtoyer les noirs, qu’elle n’aime guère et de qui elle se méfie.  Elle m’a longtemps agacée, je n’aimais pas ce personnage, suffisant, prétentieux, hautain. Il y a des cons partout, y compris parmi les prétendants à l’immigration. La fin de l’histoire, très romanesque, offre une rédemption à ce personnage, grâce à l’une des deux autres femmes. Cela ne gommera pas son caractère, mais cela l’adoucira.

L’auteur s’est inspiré d’un fait authentique : un bateau de clandestins sauvé par un pétrolier Danois en 2014.

J’ai énormément apprécié la qualité littéraire du texte, d’un réalisme cru parfois, avec des accents poétiques, l’auteur parvient à allier les deux pour proposer un texte jamais vulgaire, jamais prétentieux, toujours humain et surtout pas démonstratif. Il est bouleversant et en même temps bien documenté. Ce que ces femmes ont vécu, des femmes le subissent tous les jours. Un livre nécessaire.

 

« En temps normal, le geôlier, le même ou un autre, en choisissait trois ou quatre qu’il ramènerait une poignée d’heures plus tard, quelquefois au bout de la journée, les propulsant tels des sacs de merde au milieu des autres recroquevillées par terre. La plupart trouvaient refuge dans un coin de la pièce, murées dans leur douleur ou blotties dans les bras de qui avait encore un peu de compassion à partager. D’aucunes laissaient échapper des sanglots étouffés, qui ne duraient guère, par pudeur ou par dignité. Toutes savaient l’enfer que les « revenantes » avaient vécu entre le moment où elles avaient été arrachées de l’entrepôt et celui où elles rejoignaient le groupe. Même les dernières arrivées étaient au courant, les anciennes les avaient mises au parfum. »

 

« De l’intérieur de la cale, on entendait les rugissements conjugués des vents et de la Méditerranée. Le chalutier exécutait sa chorégraphie de bateau ivre et fou, faite de plaquages impressionnants à bâbord et à tribord, de précipités abyssaux et de montées golgothéennes, selon le mot de Semhar. Les cris de frayeur des passagers reprirent également. La voix stridente des femmes et déchirante des enfants venait s’emmêler à celle, rauque, des hommes. Elles disaient toutes le même effroi, la peur de finir en chair à requins et autres animaux marins. »

Le lambeau de Philippe Lançon

 

Le lambeau

Philippe Lançon

Gallimard

Avril 2018

512 pages

 

 

 

 

On sait ce qui est arrivé à Philippe Lançon, ce n’est pas un mystère. Pour ceux qui ne suivraient pas les actualités littéraires, ni les actualités tout court, il était à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Le jour de la sortie du livre de Houellebecq, Soumission. J’y fais allusion parce que Philippe Lançon en parle au début de son témoignage. Il a été défiguré, un trou béant à la place de sa mâchoire. Il a subi un grand nombre d’interventions et est resté plusieurs mois hospitalisé.

Philippe Lançon est né la même année que moi et donc, tout ce qu’il raconte sur sa jeunesse, ça me parle. Il a lu Panaït Istrati grâce à une prof de littérature, moi aussi. Il a une solide culture littéraire, moi pas mais j’ai suivi des études littéraires. J’avoue que toutes ses digressions sur les grands auteurs ou sur Bach ont résonné en moi. C’est un érudit, il apprécie la musique classique, le jazz , Proust, Kafka, et puis, et puis, surtout, il sait écrire.

Son texte est foisonnant. Stylistiquement, il est remarquable. C’est un bel objet littéraire dont on se plaît à relire des phrases. Il y a de vraies trouvailles. Je me suis extasiée à plusieurs reprises.

Evidemment, le contenu est largement à la hauteur du style ou inversement. Ce n’est pas seulement la narration des événements ou de ses multiples opérations, mais plutôt la façon de le faire. Il ne s’épargne guère, ose divulguer ses terreurs, ses obsessions, même les moins avouables. Il se met à nu, sans mentir, mais toujours en entremêlant sa vie à celle des personnages fictifs ou des auteurs, l’un éclairant l’autre, l’autre épaulant l’un.

Moi qui ne lis jamais d’autobiographies. Moi qui déteste les autofictions. Moi qui n’aime pas lorsqu’un écrivain ne parle que de lui et de sa petite personne. Je me suis délectée de ce roman. Délecter, me direz-vous ? Alors que l’auteur parle des tissus de son visage qui ne se referment pas, évoque ses écoulements de bave ou ses lavements, ne nous épargne pas sur ses moindres maux… Et bien oui, parce que ses mots dansent tellement bien entre eux, parce qu’entrer dans ce texte c’est comme entrer dans un bain d’intelligence, de réflexion, parce que c’est un bouillon de culture.

J’ai pris beaucoup de temps pour le lire et j’y retournais avec un réel plaisir. D’ailleurs, aujourd’hui, je me sens seule, démunie, j’ai l’impression d’avoir quitté un ami très cher.

Ingannmic en a parlé, je l’avais dans ma liseuse, j’ai voulu tester les premières pages et je ne l’ai plus lâché.