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Ce genre de petites choses de Claire Keegan

 

Ce genre de petites choses

Claire Keegan

Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

Sabine Wespieser éditions

2020

112 pages

 

 

 

« La dernière blanchisserie de Magdalen d’Irlande a été fermée en 1996. On ignore combien de filles et de femmes ont été cachées, incarcérées et forcées à travailler dans ces établissements : 10 000 est l’estimation la plus basse. » nous dit Claire Keegan dans une note finale.

 

J’ai été, il y a quelques années, choquée, marquée par le film The Magdalene sisters  réalisé par Peter Mullan.

Ce récit aborde ce sujet sous un angle nouveau. C’est comme un conte de Noël. Un homme qui livre le bois au couvent découvre une jeune fille au fond de la réserve à charbon. Que faire ? Prier avec les autres comme si de rien n’était ? Accepter ce que l’institution et les autorités religieuses laissent faire, voire cautionnent ? Ou agir à son humble niveau, parce qu’un jour quelqu’un a osé agir de la sorte pour soi ? Quel comportement adopter face à l’injustice ? Être capable de se regarder dans le miroir le reste de sa vie même si notre décision a eu de lourdes conséquences, ou ignorer ce qui se passe, regarder ailleurs, et continuer sa petite vie tranquille mais ne plus jamais passer devant un miroir…

Bill Furlong est un héros ordinaire qui nous met du baume au cœur. Claire Keegan axe son récit sur cet homme, sur ses pensées, ses hésitations, ses actes.

La délicatesse et la suggestion, c’est ce qui caractérise l’écriture de Claire Keegan. Ses textes sont courts mais puissants, évocateurs. Dans un style épuré, elle parvient toujours à provoquer une émotion forte chez son lecteur. L’auteure égrène tout au long de son texte des remarques sur les difficultés économiques, la rudesse du climat, sans s’appesantir, juste pour que le contexte soit posé. Reste au lecteur à créer son film dans sa tête, ce qui est aisé, tellement le style de Claire Keegan laisse une grande part à l’imagination.

 

 

 

Les miracles du bazar Namiya de Keigo Higashino

 

Les miracles du bazar Namiya

Keigo Higashino

Traduit du japonais par Sophie Refle

Actes sud

Janvier 2020

 

 

 

« C’était ainsi que cela fonctionnait. On glissait une lettre dans la fente du rideau métallique, et le lendemain, on recevait une réponse dans la boîte à lait. »

Après avoir commis un vol, trois jeunes hommes se réfugient dans une vieille boutique abandonnée. Des lettres vont tomber par la fente du rideau métallique… des lettres qui vont relier le passé au présent, comme une fenêtre temporelle ouverte sur les soucis des uns et des autres.

C’est énigmatique, je préfère ne pas dévoiler grand-chose de l’histoire parce qu’il est intéressant de se trouver dans la même situation que ces trois voleurs, ne pas comprendre et découvrir progressivement cette histoire mystérieuse. On est dans le domaine du fantastique.

Pendant le premier chapitre du livre, on se dit qu’on va avoir des histoires différentes, un peu comme des nouvelles qui se succéderont jusqu’à la fin du roman. Que nenni ! Très habilement, elles s’enchevêtrent, les personnages ont un lien entre eux, ils ont aussi un point commun : un foyer pour enfants abandonnés, la narration n’est pas seulement focalisée sur les trois hommes (heureusement !) mais aussi sur les personnes qui écrivent ces lettres, on voyage dans le temps. Et la clôture du roman est parfaite, elle clôt le sujet en liant définitivement les histoires entre elles jusqu’à celle des jeunes voleurs.

C’est un roman qui fait du bien sans une once de mièvrerie. C’est un roman sympathique dont on tourne les pages avec plaisir, il nous envoûte malgré nous. Et il est drôlement bien troussé !

Doit-on essayer de réaliser nos rêves ? Quand nous demandons un conseil à quelqu’un, sait-on déjà ce qu’on va décider ? Quand plusieurs chemins s’offrent à nous, comment choisir le bon ? Suffit-il d’en parler pour éclaircir les choses ?

Une histoire de boite à lait, de conseils, accompagnée par les chansons des Beatles, et en arrière-plan une petite musique intitulée Renaissance comme une ouverture vers tous les possibles.

 

Et c’est une fois de plus The Autist Reading qui m’a donné envie de lire ce roman… Guillome, Keisha, A girl, Eimelle et Brize l’ont aimé aussi.

 

Des souris et des hommes, roman de Steinbeck illustré par Rebecca Dautremer

 

Des souris et des hommes

John Steinbeck traduit par Maurice-Edgar Coindreau

Illustré par Rebecca Dautremer

Éditeur : Tishina

Octobre 2020

420 pages

 

 

Ce roman illustré est une merveille !

D’abord, le texte de Steinbeck, que j’avais lu il y a… quelques dizaines d’années et qui m’a de nouveau frappée en plein cœur. J’avais gardé des images en tête, je l’avais peu oublié finalement. Ce qui prouve (s’il en était besoin) que c’est un grand texte, un texte puissant, qui marque durablement le lecteur. Je ne vais pas vous imposer un énième résumé du livre d’autant plus que je n’aime pas ça. J’évoque seulement mes ressentis de lectrice ordinaire.

La vulnérabilité de Lennie est éminemment touchante. Et le dessin de Rebecca Dautremer ne fait qu’amplifier cette émotion. Lennie, c’est le bon gars, pas futé, il tourne en boucle son désir de caresser les lapins ou les chiots, tout animal à poil doux, doux comme les cheveux d’une femme…

George c’est l’ami fidèle, le protecteur, celui qui s’énerve parfois mais qui a un grand cœur, qui n’imagine pas laisser tomber son ami. Son visage est à l’opposé de celui de Lennie. Si l’un est tout en rondeurs, l’autre est taillé à la serpe, les yeux sont perçants. Il parait déterminé.

La tension est palpable dès les premières lignes, le lecteur sait que cela va mal finir, et il assiste, impuissant, à la montée du drame.

Les dialogues sont ciselés à la perfection, on se croirait au théâtre. Et si les deux héros emportent l’adhésion du lecteur assez rapidement, les autres personnages ne sont pas en reste. Le noir qui subit le racisme et qui garde une distance nécessaire à sa survie. Le vieux Candy qui aime son chien plus que lui-même. Slim, l’homme droit par excellence, le sage, celui qui atténue les coups. Et la femme, qu’il ne faut pas condamner trop rapidement, son avenir n’est pas brillant.

Et pourtant, ces hommes simples ne rêvent que d’un lopin de terre, avec quelques lapins et quelques poules. Ce n’est pas demander la lune… Mais c’est juste impossible… Les rêves ne se réalisent jamais !

Et puis dans cet album, il y a les trouvailles de l’illustratrice, les couleurs, les expressions des visages, les tableaux, les publicités, les styles différents. Quelle audace ! On est immergé dans les années 30. L’image épouse parfaitement le texte, on a l’impression que cela ne pouvait être autrement. J’ai été subjuguée !

Il faut ouvrir cet album et se laisser couler dedans avec délectation.

Mumu en parle très très bien et donne un aperçu des illustrations variées et incroyables de Rebecca Dautremer.

 

Danseur d’herbe par Susan Power

 

Danseur d’herbe

Susan Power

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil

Albin Michel

1995

373 pages

 

 

Pourquoi ai-je lu Danseur d’herbe ?

Et bien parce que pas moins de trois blogueuses (Electra, Marie-Claude, et Ingannmic) avec qui je partage un goût certain pour la littérature amérindienne ont présenté ce roman avec tant d’enthousiasme que j’ai tout fait pour le trouver (je crois qu’il n’est plus édité) et ma persévérance a été récompensée puisque je l’ai déniché sur un site de livres d’occasion.

Et donc ?

Les Sioux, vous connaissez ? Oui, bien sûr, ceux qu’on voit dans les vieux westerns et qui scalpent les « gentils » cow-boys, mais les vrais, ceux qui vivent dans les réserves que les Blancs ont bien voulu leur octroyer, ceux qui oscillent entre modernité et tradition, vous les connaissez ? Bah non, évidemment. Et bien moi non plus, je ne savais pas grand-chose à leur propos.

Le roman commence sur un pow-wow et ça tombait bien je savais ce que c’était depuis que j’avais lu Ici n’est plus ici de Tommy Orange. Harley Wind Soldier est un jeune Sioux, il se prépare pour danser la danse de l’Herbe, suivi de près par son chien Chuck Norris (un personnage canin extraordinaire qui m’a bien fait rire) et sous les yeux de Charlene, la petite-fille de Mercury. Le décor est posé. On peut ajouter au tableau Pumpkin, la seule jeune fille à danser mieux que les hommes et à pouvoir prendre tendrement Chuck dans ses bras (celui-là même qui pisse sur le sac de Charlene).

C’est un livre construit à rebours, on démarre en 1981, et peu à peu on remonte dans le temps jusqu’en 1864 pour revenir enfin en 1981 et 1982. De personnage en personnage, de génération en génération, on comprend les secrets des uns et des autres, on navigue entre merveilleux, surnaturel et réalité. Les esprits des ancêtres hantent les personnages, les lieux, et empêchent tout un chacun de se laisser embrigader par la religion chrétienne.

J’avoue que j’ai été obligée de revenir en arrière plusieurs fois parce que les liens entre tous les personnages m’avaient parfois échappé. Lecture inattentive ? Vieillissement prématuré et perte de mémoire ? Que sais-je ?  Parfois je me disais bien que j’avais déjà croisé tel ou tel nom mais je devais m’en assurer, et j’ai ainsi pu comprendre des choses qui, sans cette gymnastique digitale (tourner les pages et relire des passages entiers) seraient complètement passées à la trappe.

Pour conclure, j’ai beaucoup aimé ce texte, qui se mérite, à travers la galerie de portraits tous plus originaux les uns que les autres. La figure féminine est parfaitement représentée, à travers toutes les générations, certaines sont particulièrement émouvantes comme celle de Lydia Wind Soldier qui ne parle plus depuis la mort de son mari et de son neveu mais qui s’exprime en chantant « l’amour et l’abandon, chaque note était un cri qui tourbillonnait dans les airs ». D’autres sont plus effrayantes comme celle de Mercury qui jette des sorts aux jeunes hommes afin de les attirer dans son lit, malgré son âge et sa mobilité réduite. Et la fameuse Red Dress qui se faisait passer pour la chrétienne et qui cent ans après est « indissolublement liée aux vivants, toujours touchée par leurs angoisses. » Elle est la mémoire d’un peuple, d’un peuple que les Blancs ont essayé de spolier, de dépouiller de ses pratiques ancestrales, au profit de quoi ? D’un Dieu pas moins irrationnel…

Susan Power est une jeune Sioux originaire d’une réserve du Dakota du Nord, elle n’a publié à ce jour que ce roman, pour lequel elle a puisé dans l’histoire de ses ancêtres. C’est une belle réussite.

 

 

Je lis donc je suis

Petit tag initié par Noukette et qu’on trouve un peu partout sur les blogs, mais qui est bien sympathique à faire, je dois le dire. Première année que je m’y risque. Le principe est simple … Répondre aux questions posées en donnant comme réponse le titre d’un livre lu dans l’année écoulée. Cela permet d’évoquer des livres dont je n’ai pas parlé dans mon bilan 2020.

 

Allez, c’est parti !

 

Décris-toi :

Le vagabond des étoiles

Comment te sens-tu ?

L’anomalie

Décris où tu vis actuellement :

Sublime royaume

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ?

Ces montagnes à jamais

Ton moyen de transport préféré :

Le ciel par-dessus le toit

Ton/ta meilleur(e) ami(e) est :

Le père de Betty

Toi et tes amis vous êtes :

Les buveurs de lumière

Comment est le temps ?

La crue

Quel est ton moment préféré de la journée ?

Lumière d’été, puis vient la nuit

Qu’est la vie pour toi ?

La route sauvage

Ta peur ?

L’aveuglement

Quel est le conseil que tu as à donner ?

Gros-Câlin

La pensée du jour :

Pourquoi les hommes fuient ?

Comment aimerais-tu mourir ?

Prends soin de moi

Les conditions actuelles de ton âme ?

Une âme égarée

Ton rêve ?

Le bal des folles

 

 

 

Bilan livresque de l’année 2020

Quelle année étrange ! A l’heure où l’on se confinait, où les relations sociales s’éteignaient, j’ai eu l’impression de m’ouvrir aux autres à travers les blogs. J’ai participé à des lectures communes (avec Ingannmic et plein d’autres participants), j’ai rencontré des blogueuses « en vrai » avec un grand plaisir, j’ai participé au Mois de l’Europe de l’Est (Patrice/Eva et Goran), au pavé de l’été chez Brize, à l’objectif PAL d’Antigone (pas tous les mois mais de temps en temps), ainsi qu’aux coups de cœur de la même Antigone. Et cela m’a fait un bien fou ! Lire c’est aussi partager.

Livresquement parlant, 2020 fut donc une bien belle année.

Voici un bilan avec quelques livres qui me font encore frissonner rien qu’à l’évocation des titres. Il suffit de cliquer dessus pour consulter l’article (quand j’en ai écrit un).

 

Cette année de nombreux livres français (ou francophones) m’ont marquée, c’est suffisamment rare pour être noté, j’en retiens 5 (il faut bien se restreindre, mais j’aurais pu en évoquer davantage comme le dernier Franck Bouysse ou encore Romain Gary et son python, Laurine Roux ou Olivier Mak-Bouchard ou encore Angélique Villeneuve ou Sandrine Collette…) 

 

Suiza de Bénédicte Belpois, lu en décembre 2019 mais chroniqué en janvier 2020 et qui me fait pétiller quand j’en parle ou le conseille.

Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert, émouvant, écriture superbe, touchée coulée.

Aires, de Marcus Malte, original, déstabilisant mais jouissif.

Rivage de la colère, de Caroline Laurent, sensible, subtil pour dénoncer un fait historique méconnu.

Et le petit (ou plutôt le gros) dernier, époustouflant : Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier.

 

Les romans américains, bien sûr, continuent à me remuer profondément, qu’ils soient anciens ou récents 

 

Le vagabond des étoiles, de Jack London, ce roman qui m’a laissé des étoiles dans les yeux.

L’herbe de fer de William Kennedy, une écriture magistrale, des passages d’une poésie infinie qui côtoient des situations tragiques, des moments d’une grande violence ou d’une grande détresse, des personnages hauts en couleurs et très attachants.

Le blues de la Harpie de Joe Meno, roman aussi puissant sur la forme que sur le fond, il m’a touchée en plein cœur.

Betty, de Tiffany Mc Daniel, comme j’aurais aimé rencontrer le père de l’héroïne… S’il existe un tel homme sur cette Terre, qu’il se montre, je lui ouvrirai grand les portes de ma maison…

Wilderness, de Lance Weller, un roman qui a laissé des traces, des images fortes.

Le silence d’Isra, d’Etaf Rum, une couverture superbe, des dialogues très réussis, intelligents.

Le petit-fils de Nicolas Butler, une histoire que j’ai suivie avec avidité, forte, émotionnellement puissante, avec une fin en apothéose.

Et puis j’ai eu la joie de découvrir Richard Russo avec deux de ses romans, un troisième m’attend sur une étagère et je ne compte pas en rester là. (Et là je remercie Ingannmic)

 

Des romans anglais (que serait un bilan sans romans anglais ?)

Les graciées, de Kiran Millwood Hargrave, un roman dépaysant, puissant, qui nous propulse en 1617, au nord du cercle polaire.

Les buveurs de lumière de Jenni Fagan, un roman d’anticipation lumineux.

Une machine comme moi, de Ian Mc Ewan, un roman subtil et un auteur que j’aime, j’aime, j’aime.

 

J’ai enfin découvert l’auteure polonaise la plus connue du monde, dont je compte bien lire les autres romans : Olga Tokarczuk. Sur les ossements des morts m’a séduite par un ton incomparable et son album Une âme égarée, illustrée par Joanna Concejo, est une pure merveille.

 

Un roman nigérian

Chigozie Obioma est un conteur incroyable et son dernier roman La prière des oiseaux m’a complètement emportée.

 

Des témoignages forts 

Le lambeau, de Philippe Lançon, nul besoin de disserter sur ce choix.

Je ne reverrai plus le monde d’Ahmet Altan, je ne m’en suis pas remise.

 

Des BD

Le photographe, un superbe reportage graphique de Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre, Frédéric Lemercier.

Le vagabond des étoiles, l’adaptation du roman de Jack London. Extraordinaire !

Ciao Bitume, de Thomas Verhille, BD découverte à Angoulême et dont j’ai adoré le graphisme.

Django main de feu, de Rubio et Efa. Une bien belle BD avec de bien belles couleurs et une vie romancée comme on les aime.

 

Je vous souhaite pour 2021 de belles découvertes, des lectures passionnantes, vivifiantes, dépaysantes, jouissives.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’intimité d’Alice Ferney

 

L’intimité

Alice Ferney

Actes Sud

Août 2020

356 pages

 

 

 

Quel cheminement étonnant !

J’ai démarré ce livre sur les chapeaux de roue, je retrouvais l’écriture sensible de cette auteure dont j’avais tant aimé Grâce et dénuement ou Conversation amoureuse, et pendant la moitié du livre, j’ai aimé suivre Alexandre (tour à tour émouvant, agaçant, amusant, subtil, patient), Sandra (une féministe au grand cœur), Ada (celle qui est morte trop tôt). Mon cœur a été malmené, d’entrée de jeu, par un trop-plein d’émotions. Je reprenais le roman avec plaisir, l’amitié qui se tissait entre Sandra et Alexandre était intéressante. La recherche sur un site de rencontres de la femme idéale pour Alexandre, qui avait perdu la sienne quelques années auparavant dans des circonstances dramatiques, m’a fait sourire.

Et puis j’ai eu l’impression que l’auteure changeait radicalement de manière de narrer son histoire. Exit la matière romanesque, bonjour Internet et ses sites d’information, ses forums. J’ai subi des pages entières d’extraits de sites dont je n’avais cure et j’ai commencé sérieusement à m’ennuyer et à m’agacer. L’aspect didactique m’a gênée.

Où l’auteure m’emmenait-elle ? Sur quelle voie ? Vers quelles démonstrations ? Asexualité, désir d’enfant, PMA, FIV, GPA et tous les poncifs qui vont avec.

Alexandre avait disparu, nous n’étions plus que dans l’esprit d’Alba, une femme présentée comme un bloc de glace, qui n’accepte de fondre qu’au contact des enfants, j’étais perdue, Alice Ferney m’avait égarée en route. J’ai usé et abusé de la lecture en diagonale.

Mais dans le dernier quart du roman, on assiste à une partie de bras de fer, certes en douceur, avec parfois de belles pages, mais on lit pour savoir qui gagnera ce combat. On assiste aux arguments des pro et des contre GPA. On garde sa propre conviction, même si elle ne s’appuie sur aucune certitude. Bref, on lit tout jusqu’au bout parce qu’on veut savoir ce que ce couple va finalement décider et… on reste sur sa faim. Alice Ferney termine son roman par une pirouette, certes plutôt finement vue mais une pirouette quand même.

On reste avec des questions : Pourquoi désire-t-on un enfant ? Et pourquoi voulons-nous à tout prix qu’il soit de nous ? Qu’est-ce qu’être mère ? Peut-on l’être sans avoir porté l’enfant ? Peut-on confondre maternité et gestation ou au contraire doit-on les dissocier ? Est-ce qu’une femme exerce sa liberté lorsqu’elle décide de faire appel à une femme porteuse ? Et quelle est la liberté de celle qui accepte de porter l’enfant d’une autre ? Bref, des tas de questions qui suscitent des réponses diverses et variées, des querelles entre amis… La science est-elle toujours un progrès ? Les personnages de ce roman sont tiraillés entre leurs doutes, leurs certitudes et leurs contradictions. Le lecteur aussi.

Pour conclure, j’ai eu un gros passage à vide au milieu du roman mais, globalement, j’ai été plutôt intéressée par le sujet, parfois agacée par les comportements des personnages mais plus on progresse dans le livre et moins les personnages sont importants. C’est ce que je peux reprocher au roman : avoir laissé trop de place à la théorie, aux réflexions, aux démonstrations au détriment de l’aspect romanesque.

 

Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier

 

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier

Les éditions de minuit

2020

634 pages

 

 

 

 

Dans le hameau des Trois Filles Seules à La Bassée, il n’y a que trois maisons, l’une est vide, l’autre est habitée par Christine, une peintre installée depuis quelques années, et la troisième est occupée par Patrice Bergogne, sa femme Marion et leur fille Ida. Le soir de l’anniversaire de Marion (elle fête ses 40 ans), des inconnus (inconnus, vraiment ?) déboulent et prennent en otage tous ces habitants. Pourquoi ? Qui sont-ils ? Et que veulent-ils ?

Ce roman m’a scotchée à mon fauteuil, à mon canapé ou à mon lit pendant une toute petite semaine, avide que j’étais de le reprendre dès que j’avais un moment de libre. Il m’a littéralement envoûtée. Il va être difficile de l’oublier celui-ci !

D’abord, le style ! Des phrases, longues, enveloppantes, dans lesquelles se côtoient, s’entrechoquent, des actions, des descriptions et des réflexions. Des dialogues qui s’insèrent au milieu de ces longues phrases comme lorsqu’on écoute d’une oreille discrète la conversation du voisin tout en prolongeant le fil de ses propres pensées.

Une mise en scène d’une lenteur à faire frémir les plus impatients, chaque minute est narrée, chaque parcelle de pensée, d’événement est racontée, sans rien omettre, en y mêlant des réflexions personnelles à chaque personnage, tout pour créer une tension manifeste, palpable, tout pour mettre mal à l’aise le lecteur, tout pour le maintenir aux aguets, tout pour permettre à son esprit d’analyser la situation tout en souhaitant très fort connaître la suite, savoir comment tous ces personnages vont se sortir de cette situation inextricable. Quelques heures en 600 pages, un tour de force incroyable !

Une écriture cinématographique, le hameau, les maisons, les voitures dans la cour, l’arrogance de Christophe, le chien dans la grange, la toile de la femme nue et rouge, j’ai tout vu, le film s’est déroulé dans ma tête comme si j’étais devant un grand écran.

Un roman qui secoue, qui ravage, qui ne peut laisser indifférent, on peut ressentir de l’épuisement, de l’agacement, on peut ne pas aimer, moi, personnellement je suis admirative.

 

The Autist Reading en parle très bien.

 

Une immense sensation de calme de Laurine Roux

 

Une immense sensation de calme

Laurine Roux

Les éditions du sonneur

2018

121 pages

 

 

 

Quatrième de couverture : Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes.

« A présent il faut je raconte comment Igor est entré dans ma vie. C’était la fin de la saison froide, j’avais passé l’hiver dans la maison des frères Illiakov. »

Ce roman, ce conte, cette légende, je ne sais comment le nommer, c’est une parenthèse de sérénité dans un monde qui marche sur la tête. On se croirait dans un texte d’anticipation ou dans l’univers d’un conte, on avance à pas feutrés au milieu des montagnes, on côtoie ces fameux « Invisibles », on pleure la mort d’un ours témoin du monde d’avant.

« Le bruit du vent mérite plus d’attention que les vaines paroles. »

J’avoue que je n’ai pas réussi à pénétrer la haie touffue des mots dès la première page, il a fallu que l’auteur m’apprivoise, me trouve là où je n’étais pas. Encore empêtrée dans les affres de la vie réelle, je ne parvenais pas à m’en extraire pour simplement laisser les images envahir mon esprit.

Une fois passé le temps des hésitations devant la poésie des phrases, j’ai été happée et j’ai apprécié cette écriture qui a quelques affinités avec celle de Jeanne Benameur. Cette écriture qui narre la rencontre silencieuse entre deux êtres. Une histoire intemporelle qui balaie toutes les platitudes pour ne céder la place qu’au sublime, au mystère d’un monde dont il ne subsiste que l’essentiel.

« On vit aussi bien sans réponses. »

La nature est un écrin pour les mots de Laurine Roux. Les personnages évoluent au sein des éléments naturels, là où la dureté côtoie la douceur, là où les doigts caressent les plaies.

« Le soleil levait chaque matin son rideau sur une nature différente. La lumière ruisselait dans les branches cristallisées par la glace. Les myriades de teintes allaient du rose au bleu pâle, projetant des flaques colorées sur la surface du lac en banquise. L’hiver révélait des grâces de jeune fille. Le ramage des branches, prisonnières de leur robe de cristal, devenait dentelle, piquetée par endroits de boutons vernis là où les corneilles arrêtaient leur vol. On crissait à chaque pas et c’était délicat, un froissement de tissus précieux. »

Une belle lecture qui malheureusement s’est trop vite estompée, dans la brume des premiers jours d’hiver.

 

 

Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo

Retour à Martha’s Vineyard

Richard Russo

Traduit de l’américain par Jean Esch

Quai Voltaire

2020

377 pages

 

 

Lincoln, Teddy et Mickey, trois copains d’université, trois garçons secrètement amoureux de la même fille, Jacy, dans les années 70, se retrouvent à l’âge de 66 ans dans le dernier lieu qui les a vus tous les quatre réunis. Martha’s Vineyard est une petite île au large de la côte Est des États-Unis sur laquelle Lincoln a une maison de famille.

Une énigme : Jacy a disparu après ces quelques jours passés ensemble à Martha’s Vineyard en 1971. Plus personne n’a eu de nouvelles depuis, ni ses parents, ni son fiancé, ni ses amis. Est-elle morte ? Est-elle vivante ? Nul ne le sait.

Ce roman m’a surprise par ce côté « roman à suspense ». Je ne m’attendais pas à ça chez Richard Russo. Mais je n’ai lu qu’un seul roman de lui, Le pont des soupirs, je ne le connais donc pas très bien.

Russo mêle adroitement les époques et l’on navigue entre la jeunesse des personnages et leur maturité, il distille habilement les informations, il s’amuse, dirait-on, à ne pas trop en dévoiler, pas trop vite, il prend son temps pendant les trois quarts du livre. Pourquoi Teddy n’a-t-il jamais eu de femme dans sa vie alors que visiblement, il a été amoureux ? La réponse viendra mais dosée, sans roulements de tambour.

L’auteur fouille la psychologie de ses personnages, et même si Teddy m’a semblé le personnage le plus travaillé (ou n’est-ce pas moi qui l’ai ressenti ainsi parce qu’il me paraissait plus fragile, plus torturé, plus humain que ses deux amis), il n’en reste pas moins que les trois ont des parts d’ombre qui renforcent l’aspect mystérieux du roman. Ils viennent d’horizons différents, n’ont pas eu la même enfance, la même jeunesse, les mêmes souffrances, sans que cela ne nuise à leur amitié. Une fois adultes, leurs chemins vont quelque peu s’écarter, mais ils resteront malgré tout en lien, même si celui-ci est parfois distendu.

L’auteur nous emmène sur des fausses pistes à propos de la disparition de Jacy à la manière d’un roman policier. Mais il serait réducteur de résumer ce roman à l’enquête de Lincoln. Les questions qui suivent montrent bien que Russo va au-delà des apparences pour inciter le lecteur à se poser des vraies questions de fond.

« Supposons que les secondes chances existent. Si on disposait tous de plusieurs vies, seraient-elles différentes ? Ou bien exactement semblables ? »

« Si le libre arbitre se révélait n’être qu’une illusion nécessaire, n’était-ce pas une illusion nécessaire, pour que la vie possède un sens quelconque ? »

Le contexte politique des années 70 avec la guerre du Viêt-Nam nous offre une scène incroyable lors du tirage au sort des futurs conscrits. Quelques semaines après la lecture, j’en garde des images fortes et j’avoue avoir évacué de mon esprit la fin du livre, la seule partie centrée sur Mickey, parce qu’elle n’est qu’avalanche de révélations toutes plus étonnantes les unes que les autres, mais tellement loin de la subtilité des premières pages du roman. J’ai tourné les dernières pages avec frénésie au gré des confidences de Mickey, alors que j’avais lu les trois quarts du roman en prenant le temps de savourer chaque page.

Pour finir cet article quelque peu décousu (il m’a fallu presque deux semaines pour l’écrire), j’ajouterais que la mélancolie qui se dégage de ce roman, les musiques des années 70, ont contribué à faire de cette lecture un moment doux amer teinté de quelques pointes ironiques, pas désagréable, voire même plutôt agréable (ne boudons pas notre plaisir) même si je n’ai pas ressenti autant d’emballement que lors de ma lecture du Pont des soupirs.

J’ai encore beaucoup de romans de Russo à découvrir et l’idée me plaît bien.

Ce roman a été lu dans le cadre d’une lecture commune, sur une idée d’Ingannmic. Tous les liens seront sur son blog.