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Les lumières d’Oujda de Marc Alexandre Oho Bambe

 

Les lumières d’Oujda

Marc Alexandre Oho Bambe

Calmann Lévy

Août 2020

326 pages

 

 

 

Le narrateur qui vit à Rome est rapatrié dans son pays, le Cameroun. Il va alors s’engager dans une association qui lutte pour éviter les départs « vers les cimetières de sable et d’eau ». Son chemin va le mener au Maroc où il va rencontrer le père Antoine et Imane qui accueillent des réfugiés.

J’avoue avoir eu du mal à entrer dans ce livre, à cause de sa forme, de ses mots rappés, slamés, déclamés, ponctués. Je vivais une situation quasi schizophrénique : je saluais le travail sur les mots, sur le rythme, sur les rimes, sur le double sens, et en même temps je me disais « c’est intéressant mais ça n’est pas pour moi ». Quelle andouille !

Peu à peu ces mots que je voulais mettre à distance m’ont happée, m’ont emportée dans leur danse, dans leur mouvement et j’ai succombé.

C’est un livre qui sort des sentiers battus, qui nous bouscule un peu pour mieux nous ferrer. J’ai eu parfois la larme à l’œil, émue par la puissance des mots de l’auteur. Lorsqu’on touche au sujet dramatique des exilés, des réfugiés, des gens qui fuient l’horreur de la guerre ou la famine ou tant d’autres situations extrêmes et qui tentent de rejoindre l’Europe au risque de leur vie, je suis touchée, surtout lorsque l’auteur travaille les mots en orfèvre comme c’est le cas ici.

« Les mots qui nous saignent sont souvent aussi ceux qui nous signent, nous soignent et nous sauvent. »

Et puis, au-delà des mots, il y a des personnages, qui ont vécu des horreurs au long de leur exil, qui ont espéré, qui préfèrent mourir en marchant que mourir statique dans leur pays qui les opprime, qui les empêche de respirer, de vivre. Il y a ceux qui vont mourir, et ceux qui vont vivre, qui vont aimer. C’est un roman tragique, mais c’est aussi le roman de l’espoir, de la vie proclamée.

C’est un livre à lire à voix haute, à lire et relire, il faut s’en imprégner. Ce sont des variations rythmiques, la musique des phrases change d’un chapitre à l’autre, elle se fait parfois langoureuse , saccadée ou frénétique.  Les mots sont poésie, les mots sont danse, les mots sont théâtre. C’est jubilatoire.

Je comprendrais qu’il ne plaise pas à certains ou certaines, ceux ou celles qui ne sont sensibles qu’à l’histoire contée et pas aux mots, au style, à l’écriture, à la poésie.

Merci à Alex qui m’a donné envie de lire ce roman et qui m’a permis de découvrir un auteur, un poète, un artiste.

 

Pourquoi on part ?

Parce qu’on est poètes

De la vie elle-même

Et qu’on a le souci aigu

De la chute

De la syncope

De la fugue

 

Pourquoi on part ?

Parce qu’on a

Le spleen

Sur nos terres

Le blues

Dans nos bleds

Qui s’enlisent

Derrière les mots

Démo

Démo… Crazy

Betty de Tiffany Mc Daniel

Betty

Tiffany Mc Daniel

Traduit de l’américain par François Happe

Gallmeister

2020

716 pages

 

« Ce livre est à la fois une danse, un chant, un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne. »  Tiffany Mc Daniel

 

Betty, c’est goûter aux trois premières pages et être emporté dans la bourrasque des mots, des images, des légendes cherokees.

Betty est née, dans une baignoire, d’un père cherokee et d’une mère blanche, elle a 2 sœurs et 3 frères vivants, 2 frères morts dans leur jeune âge.  Elle va connaître le rejet, le racisme (elle est foncée de peau), mais aussi l’amour démesuré de son père, les complicités et les disputes avec ses sœurs. Elle va développer son goût pour la nature, pour les histoires tissées par son père pour l’aider à grandir.

Betty, c’est un coup de poing dans la vision innocente d’une enfant, c’est la découverte progressive des mauvaises âmes, ce sont des traînées noires dans la peinture blanche.

Betty, ce sont aussi des personnages, des êtres incarnés, des personnalités fortes, singulières.

Betty, c’est celle qui va être sauvée par les mots, ceux qu’elle écrit, ceux qu’elle enfouit, ceux qu’elle vomit.

Betty, c’est la fille de Landon Carpenter qu’on aimerait tous avoir pour père, cet être si humain, si généreux, qui fait de l’univers de ses enfants un véritable enchantement. Leur pauvreté matérielle n’est rien au regard de leur richesse intérieure.

Betty, ce sont des révélations terribles essaimées tout au long du texte, des démons à affronter, des histoires familiales lourdes de sens.

Entre les plantes qui guérissent et les écorces qui meurtrissent, entre les coups de feu mystérieux et les dessins d’orages, entre réalisme et poésie, Betty est une ode à la nature, à la famille, à la femme, aux traditions ancestrales des indiens.

Betty, c’est une réflexion intelligente et sensorielle sur le sens de notre existence, c’est une construction fine, c’est un feu d’artifice d’émotions.

Certains passages m’ont bouleversée, comme le chapitre 28 sur la vieille Slipperwort, cette femme qui « a toujours eu peur d’être elle-même ».

« Pour une femme vieillir est une agression. »

« Je me suis enfermée dans un asile intérieur de peur de savoir qui j’étais vraiment. »

Betty est un roman qu’on quitte avec la boule au ventre mais qui cheminera longtemps dans les mémoires.

 

Le photographe, un roman graphique de Guibert, Lefèvre, Lemercier

 

Le photographe

Édition intégrale

Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre, Frédéric Lemercier

Aire libre

2010

265 pages

 

 

 

 

En 1986, le photographe Didier Lefèvre accompagne une mission de Médecins sans frontière en Afghanistan, alors en guerre contre l’URSS.

Ce roman graphique est un reportage, des carnets de route en quelque sorte, une expérience riche en aventures racontée avec sincérité. L’alliance photos et dessins est très réussie. On découvre l’Afghanistan de cette époque à travers les yeux d’un homme qui ne connait pas du tout le pays. C’est passionnant.

Les deux premières parties retracent le voyage avec les personnes de MSF, on découvre l’absurdité de la guerre dans un paysage grandiose, on voit des adultes et des enfants mutilés, on perçoit la rigueur de la vie des habitants, on s’étonne lorsqu’ils dynamitent les rivières pour manger du poisson, on se recueille autour de la tombe d’un homme abattu là deux ans auparavant, on plonge dans la profondeur de certains regards photographiés par Didier Lefèvre.

Dans la dernière partie, le photographe choisit de rentrer seul vers le Pakistan, ce ne sera pas sans encombre. Il va subir la rudesse du climat, ne pouvant communiquer il va se faire arnaquer. Cette dernière partie est riche en rebondissements. Et ce que j’ai apprécié par-dessus tout c’est qu’il ne se met absolument pas en valeur, il se retrouve bien souvent dans des situations qui ne le grandissent pas, bien au contraire, et il le raconte malgré tout, même si le tableau qu’il dresse de lui n’est guère élogieux.

Humour, drame, situations proches du burlesque, on suit ce parcours avec un intérêt qui ne faiblit jamais. J’ai adoré ! C’est un énorme coup de cœur acheté sur le conseil de mon fils et je l’en remercie vivement.

La BD documentaire est un genre que j’apprécie de plus en plus.

 

Pour information, Didier Lefèvre est mort en janvier 2007, après la parution du troisième tome et avant la parution de la version intégrale.

Nickel boys de Colson Whitehead

Nickel Boys, Colson Whitehead, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé, Albin Michel, Août 2020, 259 pages

Je me souviens de l’article très élogieux de The Autist Reading qui a lu ce roman en anglais, il n’était pas encore traduit, et j’avais fulminé, ne pouvant lire que le français, et devant attendre sa parution en France… Il m’avait mis l’eau à la bouche et je me disais que j’allais lire un grand livre. Je n’avais pas tort.

En 2014, un article de presse annonçait que des restes humains avaient été retrouvés dans un cimetière clandestin de l’établissement Dozier School for boys fermé en 2011. Des enfants ! Des cadavres d’enfants torturés !

Colson Whitehead s’est emparé de ce sujet à peine croyable pour en faire un roman à la construction habile.

On a l’impression de lire un documentaire sur ce lieu et en même temps on s’attache au jeune Elwood, victime d’une injustice.

L’action se situe en Floride dans les années 60, encore sous le joug des lois ségrégationnistes Jim Crow. Nickel est le nom de cette « école » ou plutôt de cette prison pour enfants. Étaient envoyés là ceux qui avaient volé, les petits malfaiteurs en herbe que l’institution pensait remettre sur le droit chemin. Elwood aurait pu faire de brillantes études, il était sérieux, certes à l’écoute de Martin Luther King mais sans être révolté, il était décidé à aller à l’université. Seulement, voilà, il n’a pas eu de chance et a été stoppé net sur sa lancée.

La voie qui mène aux études n’est pas la même si tu es noir ou si tu es blanc, et surtout si tu as la malchance de monter dans la mauvaise voiture. Erreur judiciaire, ou mauvaise couleur de peau. Il n’empêche qu’Elwood va se retrouver à Nickel. Il croit pourtant en la justice, il pense pouvoir changer les choses, pulvériser Nickel. Son ami Turner, plus pragmatique, moins idéaliste, va essayer de l’aider…

C’est un roman ramassé, concis qui va droit à l’essentiel tout en réservant une belle surprise romanesque.

Il n’y a aucun pathos, seulement des faits. L’auteur ne surenchérit jamais dans la description des sévices, et ainsi laisse libre cours au lecteur d’imaginer, de se révolter, de se faire ses propres images et de hurler s’il le souhaite.

Le seul bémol que je pourrais émettre s’il en fallait un, c’est à propos de cette concision. J’aurais aimé un livre plus épais, un texte plus étoffé, une petite centaine de pages de plus. J’ai été surprise par cette brièveté.

La belle lumière d’Angélique Villeneuve

La belle lumière, Angélique Villeneuve, Le passage, Août 2020, 236 pages

Helen Keller, tout le monde la connaît, a lu un livre sur elle, ou son récit autobiographique, ou une BD. Son histoire extraordinaire est un sujet d’étude fabuleux et incite à réfléchir à la notion de handicap.

En revanche, personne n’avait encore osé raconter cette histoire du point de vue de la mère, Kate, celle qui a sûrement le plus souffert de cette situation. Angélique Villeneuve l’a fait.

C’est un sacré pari de raconter une biographie selon un angle tout à fait fictif, puisqu’on ne sait rien de ce qu’a vécu réellement la mère d’Helen. Ses émotions, ses craintes, ses espoirs, sa jalousie vis-à-vis d’Annie Sullivan, l’auteure en a fait sa matière, elle les a façonnés à sa main, avec ses mots, ses phrases et j’avoue que le résultat est plutôt réussi.

Certes, l’auteure s’est appuyée sur des faits véridiques, mais il a fallu qu’elle se mette dans la peau de ce personnage pour rendre ce texte personnel, pour lui donner ce regard si particulier et si éclairant. L’accent est mis sur les sensations, sur ce que cette mère éprouve à chaque fois que sa fille fait ou ne fait pas, à chaque fois qu’elle malmène son monde, qu’elle tyrannise son entourage. C’est presqu’un livre tactile, tellement on perçoit nous-mêmes les choses comme si nous touchions cette petite fille, comme si nous recevions des coups de griffes suivis de coups d’amour.

L’amour pour sa fille transpire par tous les pores des lettres et des mots, il est envahissant.

Kate est déterminée à sauver sa fille, à faire d’elle un être humain et non un phénomène de foire que d’aucuns voudraient voir enfermée.

J’avoue avoir eu du mal à passer les trente ou quarante premières pages, je n’arrivais pas du tout à m’accorder aux mots, ils ne provoquaient aucune émotion en moi, j’en étais consternée. Et puis peu à peu, c’est venu, malgré moi. Il faut se laisser prendre par la main et vivre à la fin du XIXème siècle dans un Sud marqué par la guerre de Sécession, au milieu des noirs ayant gagné une fausse liberté, et des hommes blancs sûrs de leur bon droit. Il faut se laisser envahir par l’amour d’une mère pour sa fille.

Merci à Masse critique et aux éditions Le passage

Les graciées de Kiran Millwood Hargrave

Les graciées

Kiran Millwood Hargrave

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Sarah Tardy

Robert Laffont

Août 2020

400 pages

 

 

 

1617. Au nord de la Norvège. Sur l’île de de Vardo, au nord du cercle polaire. L’auteure de cette fiction s’est inspirée d’un fait réel pour créer son histoire.

Une tempête se déchaîne soudainement qui tue la plupart des hommes de l’île, partis à la pêche. Les femmes restent seules, elles ont perdu un mari, un fils, un frère. Trois ans plus tard, un homme va débarquer avec sa femme. Sa mission : faire la chasse aux sorcières. Certaines femmes sous l’emprise du diable, d’après lui, auraient provoqué la tempête en commandant aux vents. Les lapons, nommés aussi Sami, sont clairement dans le viseur de cet homme sanguinaire et violent. La femme de ce monstre bigot, mariée sans son consentement, va découvrir les femmes de cette île et sympathiser surtout avec l’une d’entre elles, Maren. Elle va s’ouvrir à l’amitié, et découvrir des émotions, des sensations, des sentiments jusqu’alors inconnus.

Je suis entrée dans ce roman avec une facilité déconcertante. L’écriture est sobre mais immersive. Efficace. On est vite emporté dans le tourbillon de cette vie rude, simple et terrifiante. On n’a aucun mal à se placer dans le contexte de l’époque. L’auteure a trouvé les mots justes pour évoquer le climat extrême. Le décor est très visuel, pas un arbre ne pousse dans cette région battue par les vents et le froid. Mais dans cette contrée sauvage, l’homme blanc veut, comme partout, implanter sa religion, diriger les âmes. Les femmes et les hommes se doivent de se rendre à l’église, ils n’ont pas le choix, et surtout, ils doivent renoncer à leurs pratiques ancestrales.

Ce roman m’a fait penser à celui de Hannah Kent, A la grâce des hommes , pour l’ambiance, pour cette réussite à nous faire voyager dans le temps, pour cette capacité à nous immerger dans une société tellement éloignée de la nôtre. Tellement éloignée ? Les tortures infligées aux pseudo-sorcières et la manière d’imposer un mode de pensée (« Tu dois croire en Dieu sinon tu es susceptible de mourir »), ça fait un peu écho avec une facette de notre monde actuel, me semble-t-il. L’intolérance, l’obscurantisme, sont, malheureusement, encore des vecteurs de mort.

Ce roman est prenant. La vie quotidienne décrite dans ses moindres détails parait très proche de la réalité de l’époque. Les jalousies, les mesquineries entre les femmes semblent tellement justes. Ursa, la femme du chasseur de sorcières, est un personnage tout en finesse, elle évolue au gré de ses relations, de ses ressentis. Elle nuance la dureté des femmes de Varno, elle n’a pas eu la même jeunesse, elle était un peu protégée. Elle a vécu dans l’ignorance (comme la plupart des femmes de cette époque j’imagine) de ce qu’est un couple. On comprend sa déception quand elle découvre ce qu’est l’acte sexuel, où l’homme domine la femme et ne lui laisse aucune possibilité de prendre du plaisir. La femme n’a pas la possibilité de s’exprimer, d’émettre un avis, de douter de son mari, elle lui est soumise, corps et âme. Si les deux personnages féminins principaux du roman ont une certaine puissance, il ne faut pas oublier Kirsten, l’image de la femme libérée, émancipée (pouvait-elle exister à l’époque ?), elle l’a été grâce à son mari qui le lui a permis, qui lui a appris à chasser, à pêcher, à se débrouiller, ce qui n’était guère dans l’air du temps. C’est pourquoi elle sera accusée de sorcellerie.

La part accordée au procès est infime dans le texte, l’accent est vraiment mis sur les actes de ces femmes pour s’en sortir, sur leurs forces et leurs faiblesses, sur leurs croyances et leur détermination. Et c’est tant mieux.

Ce roman m’a marquée, c’est indéniable. Un détail m’a cependant chiffonnée : l’orientation donnée à la relation entre Ursa et Maren n’était pas indispensable, leur amitié était largement crédible et suffisait. J’ai eu, seulement à ce moment-là, l’impression de sortir un peu de l’atmosphère du XVIIème siècle, l’impression que l’auteure en faisait un peu trop dans le romanesque.

 

L’avis de Kathel. Ça aurait presque pu être une lecture commune.

 

Merci à Netgalley et aux éditions Robert Laffont

 

 

Wilderness de Lance Weller

Wilderness

Lance Weller

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe

Gallmeister

2013

2017 pour l’édition poche

347 pages

 

 

« Ce n’était pas du tout un homme qui était étendu là, une balle dans le ventre et en train de mourir dans la terre meuble devant le remblai, mais un garçon de quatorze ou quinze ans. Il portait une veste yankee et il était allongé, les jambes remuant faiblement dans son pantalon trempé d’urine. Sous lui, le sol était rouge et les mains qu’il gardait sur sa blessure au ventre étaient les mains d’un enfant. »

 

Le roman s’ouvre en 1965 dans la chambre d’une maison de retraite. Une femme se réveille d’un rêve de feu de camp et de bois flotté, elle se souvient du vieil homme, son second père, celui qui l’a porté dans la neige, enveloppée dans son grand manteau. Ce chapitre, on le relit à la fin, parce que maintenant, on sait, la boucle est bouclée et on veut retrouver les indices, les objets, les personnages qui n’évoquaient alors pas grand-chose dans notre esprit. Oh ce bonheur de se replonger dedans, comme dans un vieux vêtement confortable.

Le vieil homme n’a pas toujours été vieux bien sûr, et les chapitres alternent entre l’année 1899 (l’année de sa mort) et l’année 1864 (celle de la terrible bataille de Wilderness pendant la guerre de Sécession).

Abel Truman est hanté par cette guerre, il ne s’en est jamais remis, physiquement puisqu’il a un bras inutilisable, et moralement. Il vit dans une cabane au bord de l’océan Pacifique, avec un chien, son unique compagnon. Le traumatisme de la guerre cache un autre traumatisme plus ancien qui sera révélé par bribes au fil du texte. Abel combat aux côtés des confédérés mais il aurait aussi bien pu se battre au sein de l’armée de l’Union. Il n’était nullement convaincu par la cause.

Ce roman fait passer par une foule de sensations différentes, suscite des émotions diverses et contrastées, il est d’une puissance prodigieuse. Il y a des passages difficilement soutenables, d’autres émotionnellement très forts, d’autres d’une incroyable tendresse, d’autres qui se perdent dans les méandres d’une nature magnifiée. On ne se repose pas dans ce livre, on vit, on partage le froid, la douleur, les coups, et même le réconfort des poils chauds du chien, avec le vieil homme.

Brinquebalé au gré des marches du personnage, au gré du vent dans les branches, au son des vagues, le lecteur se sent happé malgré lui par les mots de l’auteur. La langue, parfois lyrique, révèle la beauté de la nature au sein de laquelle l’homme se révèle être un animal sauvage. Dans un style plutôt descriptif qui travaille l’art du détail, l’auteur donne à ses mots un pouvoir visuel important.

Le rythme lent amplifie la tension et permet à l’auteur de laisser le lecteur réfléchir sur l’horreur de la guerre, sur la violence de l’homme, sur les raisons de se battre. Abel se souvient avec précision de l’un ou l’autre de ses compagnons d’armes, il nous livre des précisions importantes qui font de ces êtres broyés par la guerre des êtres vivants avec leur histoire, et non de la simple chair à canon. Des images perdurent dans l’esprit du lecteur, des entrailles jaillissantes et des glaires sanguinolentes au milieu de chemises colorées cousues par une mère aimante.

Le chapitre 6, le plus puissant du roman, se termine sur ces mots : « Près d’Henry Schwartzenbach, Abel Truman serra le poing droit, le porta à sa bouche et se mit à pleurer. » Et nous lecteurs, nous serrons les dents, nous fermons les yeux et posons le roman, exténués et ravagés par l’écriture impitoyable de ce chapitre.

Un grand beau roman qui, une fois refermé, continue à creuser son sillon en nous. Il est rare que je fasse cela, mais ce livre, je l’ouvre régulièrement à n’importe quelle page et je relis des passages, je me replonge dedans le temps d’un bain rapide, un bain de mots, un bain de sang, un bain de littérature.

 

J’ai lu ce livre grâce à Ingannmic avec qui j’ai eu le plaisir de faire cette lecture commune.

 

Deux livres pour la jeunesse très différents

 

Bébère hamster pépère

Cécile Alix

Illustré par Louis Thomas

Poulpe fictions

8 janvier 2020

175 pages

 

 

 

J’ai commencé ce livre en bougonnant. Je lis, en ce moment, plein d’ouvrages jeunesse dans le cadre d’une pré-sélection pour le prix littéraire concernant les élèves de CE 2 de ma ville et ils me tombent tous des mains. Alors rien qu’à la lecture du titre, je me suis dit que je n’allais encore une fois pas aimer (le titre, l’histoire d’un animal encore, le côté humoristique potache).

Et quelle surprise !

Ce livre est jubilatoire, beaucoup plus fin que ce à quoi je m’attendais. Plein d’humour, de jeux de mots, d’enthousiasme, avec une écriture alerte et un sens de la narration certain. Je ne sais pas si des enfants de 8 ans seront à même de tout comprendre, mais, personnellement, je me suis régalée.

Bébert a peur de tout, imagine les pires situations et par conséquent vit des aventures à la hauteur de ses craintes. Sa voix intérieure commande ses actes et c’est très drôle. Les illustrations sont réjouissantes et contribuent à faire de ce roman une petite pépite. Après la narration à la première personne, nous avons droit à une interview du hamster, parce qu’il ne veut pas admettre qu’il avait tort (alors hors de question de le raconter), et à son portrait chinois.

Le lecteur adulte comprend rapidement que les craintes de Bébert ne sont absolument pas fondées, et reposent sur une série de quiproquos, mais cela rend la situation d’autant plus savoureuse.

Ce roman est une bulle de fraîcheur.

 

 

Le parfum des grandes vacances

Thibault Prugne

Editions Margot

Octobre 2019

33 pages

 

 

 

Dans un tout autre registre, j’ai été éblouie par cet album. Les couleurs chaudes, les illustrations, la douceur, la nostalgie, tout est superbe.

Louise vient passer l’été chez un grand-père qu’elle ne connait pas, car sa mère vient de trouver un travail et ne peut pas s’occuper d’elle alors que son père est parti à la guerre.
Son pépé Léon vit isolé dans la campagne. La petite fille va découvrir les plaisirs simples de la vie à la campagne et va apprivoiser un grand-père au premier abord un peu rustre. Vous me direz, « ça a déjà été raconté cent fois », certes, mais ici il y a une atmosphère particulière qui se dégage et qui rend cet album fort attachant. Cerise sur le gâteau : la fin est tout à fait surprenante, je ne m’y attendais pas.

Et puis le très grand format sied parfaitement à ce titre. J’ai hâte de découvrir les autres albums de cet auteur-illustrateur.

 

Buveurs de vent de Franck Bouysse

 

Buveurs de vent

Franck Bouysse

Albin Michel

19 août 2020

400 pages

 

 

 

« Ça t’arrive jamais à toi de pleurer à l’envers ? »

 

J’adore les livres de Franck Bouysse, et je place au-dessus de tous ses romans Né d’aucune femme. Mais comment trouver les mots pour dire l’indicible ? Pour dire qu’on aime même si on ne met pas ce livre sur le haut de la pile ? Pour parler de ce roman rural, ni polar, ni roman social, ou plutôt un peu polar, un peu social, ou peut-être même poétique (à commencer par le titre) ?

Je suis entrée dans celui-ci avec facilité, j’étais en terrain connu. Franck Bouysse est le prince de la métaphore. Son écriture, toujours enchanteresse, m’a cueillie avec le même bonheur que d’habitude. Bon, il y a bien quelques images un peu extrêmes, quelques comparaisons osées que je ne cautionne pas forcément, mais je passe, comme toujours, parce que j’aime tellement tout le reste : ces phrases que je relis plusieurs fois, ces images qu’il suscite en moi et qui restent dans ma mémoire, cette ambiance. Et ce roman est un vrai grand beau roman d’ambiance. Il ne s’y passe pas tant de choses que ça, mais il y a une atmosphère bien particulière, pesante et légère. Si, si, je vous assure. Pesante, parce que les hommes et les femmes sont dépendants d’un homme, celui qui dirige la centrale électrique qui embauche tous les actifs de la région, celui que tout lecteur aimerait tuer, l’ogre, le tyran, et légère comme les frères et la sœur quand ils se balancent au bout de la corde sous le viaduc qui enjambe la rivière.

Ce roman est donc celui des paradoxes. Une ode à la liberté dans un univers carcéral. Les grands espaces naturels au milieu desquels vivent des gens emprisonnés dans leur bigoterie ou dans leur inaptitude à vivre. Stevenson dans une vallée française.

On a peur pour la fratrie, pour chacun des frères, pour la sœur et en même temps on envie leur liberté de penser, leur liberté d’être, leur insouciance, leur vitalité et leur lien si puissant. On vibre, on vit avec les personnages, les principaux mais aussi les secondaires. Ce grand-père extraordinaire, cet ancien marin, Gobbo, qui se transforme en ange-gardien de Mabel et en défenseur des opprimés, et puis la fragile femme du tyran ou encore Julie Blanche prise au piège de ses actes.

« Au fil de leurs conversations à L’Amiral, Gobbo lui avait fait comprendre que le silence est une vaste prison où l’on enferme ses peurs. »

Contrairement à ses autres romans, celui-ci est plus lumineux. Il est un poil moins noir, mais suffisamment pour que je m’y complaise. Et j’ai été tout à fait séduite par Mabel, révoltée, libre, sauvage mais déterminée.

« Ce soir-là, lors du dîner, Mabel posa tour à tour les yeux sur son père et sa mère. Ce père qui lui disait comment se comporter depuis sa naissance, et cette mère qui représentait ce qu’elle allait devenir si elle ne faisait rien contre, deux défaites face à face, deux condamnés voués à devenir ses bourreaux. »

Ce roman plaira à tous ceux qui avaient apprécié l’écriture de Né d’aucune femme mais qui n’avaient pas supporté certains passages. Il plaira à tous ceux qui aimaient déjà les écrits de Franck Bouysse parce que son écriture est toujours flamboyante. Il plaira à ceux qui ne connaissent pas encore Franck Bouysse, parce que commencer par ce roman, est une excellente entrée en matière dans le monde de cet auteur.

Comment ? Des voix s’élèvent pour dire qu’ils n’ont pas aimé ? Et même qu’ils se sont ennuyés ? Je ne veux pas les entendre…

 

« Dehors la nuit était barbouillée d’étoiles, et la lune, réduite à un quartier, ressemblait à une grosse tache que quelque démiurge aurait tenté d’effacer avant d’être interrompu. »

 

Rivage de la colère de Caroline Laurent

 

Rivage de la colère

Caroline Laurent

Les escales

Janvier 2020

412 pages

 

 

 

 

« C’est une histoire que me racontait ma mère. Pas un conte pour enfants, ni une fable, non, une histoire vraie, qu’elle grattait de temps en temps comme une vilaine plaie. Une tragédie insulaire. Les mères connaissent les berceuses et les sortilèges. Parfois aussi, d’une lumière dans le regard, d’une fêlure dans la voix, elles se trahissent. L’enfant devine un secret. Perçoit la colère. En grandissant, les contours se précisent, les traits s’affirment jusqu’à devenir parfaitement nets : ce secret, c’est celui d’une souffrance. D’un arrachement. Une fille ne laisse pas sa mère souffrir. Alors elle écrit. »

 

Il y a peu, je ne connaissais pas l’archipel des Chagos. Aujourd’hui, je peux le situer sur la carte et surtout je peux raconter la terrible histoire des Chagossiens, expulsés de leur île par les soldats anglais, sans aucune considération, dans le mépris le plus total. 1968. Date de l’indépendance de Maurice et signature en secret de l’évacuation de l’archipel des Chagos. Vendu aux anglais qui vont eux-mêmes louer l’île de Diego Garcia aux Américains pour qu’ils puissent y établir une base militaire  (là où habitaient la plupart des Chagossiens).

Il y a longtemps que je n’ai plus foi en l’homme. Même si tout cela s’est passé il y a une cinquantaine d’années, il n’en reste pas moins que les faibles seront toujours exploités et méprisés et les forts seront toujours injustes et assoiffés de pouvoir. On en apprend tous les jours sur l’ignominie des hommes, sur les petits accords passés entre États dans le plus grand secret et donc le plus grand silence. C’est révoltant. Que peuvent les peuples contre ça ?

Cette histoire illustre le fait qu’en gardant un peuple dans l’ignorance, on peut en faire ce qu’on veut. On n’explique rien, on fait signer n’importe quoi, on bride l’esprit critique.

Caroline Laurent a réussi le tour de force d’allier la fiction à l’Histoire avec un art maîtrisé. C’est parfaitement documenté, et je me demande si la fiction n’est pas l’arme la plus habile pour dénoncer. On s’attache aux personnages, à leur histoire aussi tragique soit-elle, et on ne peut que s’indigner de ce qui leur arrive.

Les personnages créés par l’auteure ne sont pas que des êtres de papier, ils sont des êtres de sang et de chair parce qu’ils sont les représentants d’un peuple chassé de son territoire. On y croit à fond et on compatit, on est horrifié, on a envie de crier notre impuissance.

Et cerise sur le gâteau, l’écriture est sensible, la construction est subtile, les mots reflètent parfaitement la tragédie, une belle réussite.

 

La lutte est toujours d’actualité. En janvier 2020, Maurice annonce la possibilité de porter plainte contre les responsables britanniques pour crime contre l’humanité, et le 25 mai 2020, une nouvelle carte publiée par l’ONU fait apparaître l’archipel comme territoire Mauricien. Affaire à suivre.