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Blizzard de Marie Vingtras

Blizzard, Marie Vingtras, Editions de l’olivier, août 2021, 181 pages.

Voilà un petit livre efficace qui m’a permis de retrouver le chemin et le goût de la lecture. Donc, merci à Marie-Claude qui en a parlé avec fougue, et merci à l’auteure d’avoir aussi bien ficelé son histoire.

Un gamin perdu dans le blizzard. Un Alaska glacial et hostile. Quatre voix. Des vies cabossées. Des chapitres courts qu’on a envie d’enchainer les uns derrière les autres. Une écriture simple, parfois acérée comme une lame mais avec du souffle. C’est concis, l’auteure va à l’essentiel, ne perd pas son temps en circonvolutions, c’est mené de main de maître.

Et puis tout au long du livre, cette question lancinante, mais qui est Freeman ? Quel est son rôle dans l’histoire ? On ne l’apprend qu’à la fin, la toute fin.

« Comment dire à un enfant qu’il est une proie ? »

Alors, oui, ça fait bien beaucoup de secrets dévoilés, mais ils le sont à petites touches, c’est loin d’être la grosse artillerie, c’est plus subtil que ça et ça fait mal.

Les personnages prennent peu à peu de la consistance, ils se font plus profonds, plus complexes, plus humains ou plus cruels, au fur et à mesure que le vent se calme, que l’on y voit plus clair dans le paysage.

L’auteure aborde plusieurs thèmes tous liés entre eux par la souffrance. La guerre et ses conséquences désastreuses sur les hommes, la culpabilité (Bess est vibrante d’émotion), la disparition des êtres chers, la parentalité et ce qu’elle signifie.

Non, décidément, ce court texte est marquant. Le seul bémol, mais il n’engage que moi, c’est la fin que j’aurais aimé plus noire ou plus glaciale…

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie

Lorsque le dernier arbre, Michael Christie, traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gurcel, Albin Michel, août 2021, 589 pages.

Quel roman ! Quel souffle !

La construction d’abord. Formidable. Nous débutons le roman en 2038 (dans un monde poussiéreux où les arbres n’existent plus guère). Et ensuite, nous remontons le temps jusqu’en 1908 (à la naissance de l’histoire de la famille Greenwood) pour revenir peu à peu en 2038. Ce roman est construit comme les cernes de l’arbre, une fois qu’on arrive au centre, on n’a plus qu’à revenir vers le cambium. Et de la même façon que l’apparence du cerne témoigne d’une sécheresse, de trop d’humidité ou d’un incendie, les personnages sont des témoins de la grande Histoire. Au fur et à mesure de la lecture, ce qui était semé dans les premiers chapitres prend toute sa valeur. J’ai même pris plaisir à y revenir pour donner un éclairage à ce que je lisais.

C’est un roman qu’on avale à grandes goulées et qu’on pose à regret. Les personnages, même les moins sympathiques, même les plus secondaires, ont une profondeur, une densité telle qu’on ne peut les juger tout mauvais ou tout bons, ils sont des êtres humains dans toute leur complexité.

Les membres de cette famille sont tous liés aux arbres d’une manière ou d’une autre, qu’ils les détruisent ou les protègent, ils entretiennent avec les rois de la nature une relation étroite, fraternelle. Et l’on sait que les frères ne sont pas toujours les meilleurs amis du monde…

La narration. Incroyable. Les événements s’enchainent de telle manière qu’ils finissent par s’imbriquer les uns dans les autres avec une aisance élégante. L’écriture est à la fois fluide et intelligente.

Je partage assez cette vision de Willow Greenwood :

« La « lignée familiale » n’est de toute façon qu’un concept de propagande capitaliste et colonialiste destiné à confisquer le pouvoir au profit d’une petit nombre. »

Et quelques lignes plus loin :

« Non, son fils n’est pas qu’à elle. Il descend de bien des lignées. Ou, plus exactement, il descend de la grande, l’unique lignée : il est né de la Terre et du cosmos et de toutes les merveilles vertes à qui nous devons la vie. »

Magnifique comparaison :

« Même lorsque vous avez coupé et posé une pièce de bois, elle continuera à vivre après votre intervention : elle absorbera l’humidité et se tordra, se courbera, se déformera indépendamment de votre volonté. Il en va de même de nos vies. »

Et cerise sur le gâteau, l’auteur s’amuse avec la notion de saga familiale, au bénéfice de la sacro-sainte poésie, celle qu’Harris, aveugle, aura plaisir à entendre tout au long de sa vie par la voix de l’être qu’il aura le plus aimé sur terre.

« Si Harris aime tant la poésie, c’est pour cette façon qu’elle a de « prendre » dans sa tête comme du ciment, contrairement aux éphémères feux d’artifice des romans qui tissent d’interminables histoires sur des familles et des gens qu’il ne connaîtra jamais. »

 Ce roman époustouflant n’est pas un feu de paille, ni un feu d’artifice, ni même un feu de bois, il est, comme les arbres qu’il décrit, un texte qui plonge dans nos racines les plus profondes et qui établit de multiples ramifications dans nos vies. Jacinda, c’est elle, c’est vous, c’est moi, c’est nous, c’est l’illustration qu’on ne se construit pas sur rien, qu’on a tous besoin de connaître nos origines.

Pour conclure, c’est un vrai beau coup de cœur mais je ne suis guère originale, c’est un avis quasi unanime. Depuis cette lecture intense, les livres me tombent littéralement des mains. C’est une catastrophe.

Merci aux éditions Albin Michel pour l’envoi de ce livre.

Pleine terre de Corinne Royer

Pleine terre, Corinne Royer, Actes sud, août 2021, 332 pages

« Alors, il a dit, T’as déjà vu une éclipse ? Eh bien c’est ça, la mélancolie, c’est la lune qui se glisse devant le cœur, et le cœur qui ne donne plus sa lumière, la mélancolie, c’est la nuit en plein jour. C’est pas de moi, il a ajouté, c’est dans un livre, La Folle Allure, ça s’appelle. »

C’est noir, c’est sombre et ça n’ouvre pas grand la porte sur l’espoir. Sentiment renforcé lorsque l’on apprend que l’auteure s’est inspirée d’un fait réel. Là, ça nous glace les sangs. On aurait préféré que cette histoire soit sortie toute entière de l’imagination d’une auteure. C’est donc possible dans notre si belle société française de vivre des choses pareilles !

Alors oui, bien sûr, c’est largement romancé, Jacques Bonhomme est une création de Corinne Royer, et grâce à la magie de ses mots et à une construction qui oscille entre narration des faits, introspection et témoignages, elle donne à son personnage principal une dimension quasi mythologique. C’est un colosse, ce Jacques, un colosse avec un esprit et un cœur plus gros que le corps.

Certains passages saisissent par leur simplicité et leur puissance évocatrice.

« Elle a compris que le malheur cognait à la porte quand Arnaud a commencé à geindre en chuchotant le prénom de Jacques. Il la connaît bien, la porte des Odouard, le malheur. Sur le seuil, il se sent comme chez lui. Il frotte ses pieds sur le paillasson, il entre, il prend ses aises. Pour un peu, on lui mettrait une assiette à la table du salon. »

Corinne Royer dénonce aussi. Les aberrations d’un système, l’effondrement d’un monde rural pilonné par une politique toujours plus déshumanisée, l’incohérence des décisions.

« Alors il en parlerait, de ces fameuses règles, des normes de qualité, des précautions environnementales, du bien-être animal, des conditions sanitaires. Il dirait le gazage des cochons dans les fosses à CO2, les autorisations données à la ferme des mille vaches, l’horreur de l’élevage intensif avec son lot exponentiel de vaccins et d’antibiotiques, la multiplication des épidémies favorisées par l’absence d’aération et la standardisation des espèces, les expériences conduites sur les vaches à hublot, les poussins mâles entassés sur des tapis roulants puis broyés vivants dans un mixeur, les veaux volontairement anémiés pour obtenir une viande plus blanche. Et comment Nestlé, pour fabriquer sa purée Mousseline bio dans la Somme, allait chercher ses pommes de terre en Allemagne sans se soucier de l’empreinte carbone. C’était donc ça, les pratiques de l’agriculture moderne auxquelles on lui demandait de se conformer, les règles à respecter ? »

Il y a un peu de lyrisme à la Franck Bouysse dans certains passages, mais aussi des phrases simples qui donnent des images puissantes, des diatribes contre la réglementation qui étouffe les petits agriculteurs. C’est un roman qui fait mouche, qui touche et donne à réfléchir. J’ai beaucoup aimé.

Milwaukee blues de Louis-Philippe Dalembert

Milwaukee Blues, Louis-Philippe Dalembert, Editions Sabine Wespieser, août 2021, 281 pages

On connait tous ce fait divers ignoble, la mort de George Floyd par étouffement sous le genou d’un policier sans scrupule. Dalembert s’en est emparé pour nous offrir l’histoire d’un homme ordinaire victime d’une société américaine encore bien aux prises avec le racisme.

« Je ne peux plus respirer. »

Le premier personnage à prendre la parole est justement le patron de la supérette, celui qui a appelé ce satané numéro, ce « nine-one-one », et ses paroles font mouche, inévitablement, parce qu’il s’en veut, parce qu’il aurait aimé ne l’avoir jamais composé ce numéro, parce qu’il aurait aimé ne jamais avoir entendu ces paroles épouvantables « je ne peux plus respirer ».

J’aurais pu accrocher à cette histoire, j’aurais pu me laisser porter par la langue de l’auteur, me laisser guider par les voix des personnages. J’aurais pu écrire un billet dithyrambique… ou tout au moins enthousiaste.

Je n’aime pas quand « ça ne le fait pas », quand je n’ai pas le ressenti que j’aurais tant aimé avoir. J’ai peu acheté de romans de la rentrée littéraire, mais celui-ci, ce fut le premier parce que j’avais énormément aimé Mur méditerranée du même auteur.

J’ai mis un temps infini à le lire, je l’ai même mis de côté le temps d’en lire un autre. Et pourtant qu’ai-je à lui reprocher ? Rien. C’est très bien écrit, le côté roman choral est intéressant, le thème est porteur… Alors ? Mais que s’est-il passé ? Et bien rien, justement. J’ai pourtant dégusté certains passages, lus et relus, j’ai aimé cette note finale d’espoir, mais c’est comme si je n’y avais pas cru.

Bon sang, vais-je réussir à expliquer ce manque d’engouement ? Peut-être cette distance entre les personnages et moi ? Peut-être ces voix trop peu différentes ? Peut-être ce manque de noirceur ? Peut-être ce côté trop lisse ? Et pourtant, il en dit des choses importantes, l’auteur, il en dénonce des faits horribles, il la critique cette société gangrénée par le racisme…

Et d’ailleurs, j’ai pris plaisir à lire certains passages, j’ai adhéré à certains propos, mais… j’aurais tant aimé… éprouver plus de sentiments, plus de révolte, plus de passion…

Ce n’est pas grave, je reviendrai vers vous monsieur Dalembert… un autre jour, un jour où je serai peut-être plus réceptive à vos mots.

Rien ne t’appartient, Nathacha Appanah

Rien ne t’appartient, Nathacha Appanah, Gallimard, août 2021, 159 pages.

Tara ou Vijaya ? Elle est l’une, celle qui a perdu son mari et qui s’en remet difficilement. Elle est l’autre, celle qui voit ce garçon partout, celle qui s’est retrouvée dans un coffre pour échapper au massacre, celle qui est passée de « chien méchant » à « fille gâchée », celle qui pourtant aimait rire, danser, insouciante.

Dans un pays jamais cité mais qui ressemble fort au Sri Lanka, Nathacha Appanah nous offre l’histoire de cette jeune fille puis jeune femme, meurtrie, abîmée et qui déploie une énergie hors du commun pour vivre.

Dans une langue poétique, avec le minimum de mots, l’auteure nous plonge d’emblée dans une atmosphère lourde, pesante et en même temps emprunte d’une grande douceur. D’une première partie nébuleuse et obscure, le lecteur sort groggy. La seconde partie donnera une consistance au passé fantomatique de la jeune femme, mais avec subtilité.

Ce roman est d’une sensualité et d’une douceur qui n’ont d’égale que la violence qui transpire de chaque page, une violence jamais exploitée, jamais criée à la face du monde, une violence à peine esquissée et pourtant si présente, violence qui efface bien vite quelques images colorées, douces et légères.

Ce livre enferme en lui une gamme d’émotions incroyable, sa réussite tient entièrement dans le fait que l’auteure suggère tout sans explication, au lecteur de deviner, de comprendre, de ressentir. Ça, c’est de la littérature !

Au-delà de la mer de Paul Lynch

Au-delà de la mer, Paul Lynch, traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso, Albin Michel, août 2021, 232 pages.

Ce roman ne fait pas partie de ceux qu’on dévore à pleines dents. Ce roman se déguste, par petites touches, sans précipitation. Il serait trop facile de parler d’immersion, cependant c’est bien de cela qu’il s’agit. Je suis entrée dans ce livre, tout doucement, l’eau glacée m’a saisie et m’a empêchée d’en goûter la saveur. J’ai fait comme lorsque j’entre dans la mer, j’ai lu quelques lignes, et puis j’ai fermé, j’ai réessayé quelques jours après, pour en sortir aussi vite. L’eau était trop froide, les mots ne m’ont pas réchauffée. C’est seulement au troisième essai que j’ai franchi le pas, j’ai plongé dans les vagues, je me suis immergée et n’en suis plus ressortie avant le dernier mot. Mais j’ai pris mon temps, j’ai laissé les images s’installer en moi, j’ai fait de ce court livre un pavé afin de ne pas l’oublier de sitôt.

La tension se fait de plus en plus prégnante au fur et à mesure qu’on progresse dans ce huis-clos marin. J’aurais pu m’y ennuyer, car, après tout, que s’y passe-t-il ? Pas grand-chose. Et pourtant non, nul bâillement à l’horizon, mais bien plutôt une envie irrésistible de continuer à être le témoin muet de ce face à face ahurissant. Une tempête de sentiments s’est abattue sur moi. L’auteur réussit le tour de force de captiver son lecteur pour une histoire d’hommes perdus en mer, et qui essaient de survivre en attendant d’hypothétiques sauveteurs.

Deux personnages, livrés à eux-mêmes au milieu de l’immensité liquide, deux personnages qui s’affrontent, se confrontent. Ils se font face, mais ils sont aussi face à eux-mêmes, ils regardent leur passé avec son lot de culpabilité, ils extrapolent, inventent un présent, un futur à leurs proches, ils s’interrogent sur leurs choix, sur leurs décisions.

L’auteur nous livre là un livre hypnotique, déroutant, original, puissant.

Merci aux éditions Albin Michel pour l’envoi de ce livre.

Krol, le retour imminent…

Je n’ai pas beaucoup lu cet été… voici les quelques titres (j’en ai peut-être oublié deux ou trois) que j’ai réussi à lire entre début juillet et fin septembre, entre le déménagement, l’emménagement, les travaux, la reprise du travail… Difficile de lire dans la journée, compliqué le soir lorsque les yeux refusent de rester ouverts… Heureusement que j’ai eu quelques insomnies…

J’ai goûté au plaisir de lire sans avoir à écrire… et j’avoue que j’y ai pris goût mais vous m’avez manqué… Alors, je vais revenir doucement… à petites doses…

A très bientôt !

Pause estivale et plus si affinités…

…pour cause de déménagement, puis de gros travaux et donc d’une vie en mode «camping» sans internet… Il va me falloir un peu (beaucoup) de temps pour écrire à nouveau des articles, et même pour lire au rythme habituel (d’autant plus qu’à la rentrée prochaine je reprends à plein temps, ma demande de temps partiel m’ayant été refusée. Merci l’Éducation Nationale !).



En revanche, j’essaierai de passer chez vous, à l’occasion, dans un moment creux, pour quelques minutes de décompression…

Je vous dis à… plus tard… et vous souhaite un bel été et de belles lectures.

L’hôtel de verre de Emily St. John Mandel

L’hôtel de verre, Emily St. John Mandel, traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé, Rivages/noir, 2021, 397 pages


Ecrirai-je, n’écrirai-je pas ? Tout le long de ma lecture qui fut, je dois le dire d’emblée, irrégulière, parfois captivante mais parfois laborieuse, je me posais cette question. Ce livre a été, généralement, apprécié et là, je me sens un peu seule… comme Walter dans son hôtel…

De quoi parle ce roman ?

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Ces mots ont été tracés au marqueur à acide sur la paroi transparente de l’hôtel Caiette au nord de l’île de Vancouver. On y accède qu’en bateau et seuls de richissimes clients y séjournent. Ce graffiti est bien vite masqué mais quelques personnes ont eu le temps de le lire, dont Vincent, une jeune femme (oui, oui, une femme…) qui travaille au bar et dont le demi-frère travaille aussi dans l’hôtel. Ce message était destiné, visiblement, au milliardaire américain Jonathan Alkaitis…

Ce roman fourmille de personnages qui se croisent, ou pas, qui ont, en tout cas, un point commun, c’est d’avoir rencontré Jonathan Alkaitis, celui qui va bouleverser leurs vies et même la détruire. Seule, Vincent, va réussir à s’en sortir, même si les premiers mots du roman qui sont aussi les derniers évoquent sa disparition.

« Commençons par la fin : je dégringole du pont du navire dans les ténèbres tempétueuses, le souffle coupé par l’effroi de la chute, ma caméra s’envolant sous la pluie… »

Alors qu’est-ce qui a coincé ?

J’ai commencé la lecture de ce roman avec enthousiasme, j’aimais l’ambiance, un peu sombre, un peu étrange, Vincent et son demi-frère Paul étaient des personnages auxquels je m’attachais, fragiles, profondément marqués par ce qu’ils avaient vécu dans leur enfance.

Et puis, on a perdu Paul pour se centrer sur Vincent qui vivait ses années « conte de fées » auprès du fameux financier Jonathan Alkaitis. Ensuite, on a perdu Vincent, pour s’attacher à Alkaitis, qu’on a lâché pour se rapprocher de Leon Prevant et d’autres…

En fait, je n’avais pas toujours envie de suivre la piste que m’imposait l’auteure. Seulement voilà, ce que je ne savais pas, c’est que cette piste-là était la principale, celle autour de laquelle tout tournait. (L’auteure s’est inspirée d’une histoire réelle, l’affaire Madoff). Je ne le voulais pas parce que je ne m’y attendais pas et parce que j’avais envie de savoir ce qui était arrivé à Paul, ce qu’il était devenu. J’avais perdu Vincent pendant quelques pages, et j’étais heureuse de la retrouver… En fait, je crois que, dès qu’on me parle finance, je ferme les yeux et les oreilles.

Ce roman est un puzzle, dont les pièces ne s’imbriquent pas toujours très bien. On en perd quelques-unes en route, et pas toujours celles qu’on souhaite.

Comment peut-on tout perdre en quelques minutes ? C’est un des sujets du roman. Et comment se reconstruire à partir de là, si certains penchent pour le suicide, d’autres essaient de trouver une alternative, une autre manière de vivre, comme Leon Prevant.

Comment vivre avec une culpabilité logée au fond du cœur ? C’est ce que ressent Paul qui a réussi à percer dans le monde musical grâce aux films qu’il a subtilisés à Vincent.

Comment vivre sa vie d’homme privé de liberté, incarcéré dans une prison pour un nombre incalculable d’années ? En imaginant une contrevie. En côtoyant les fantômes.

Le gros atout de ce roman, c’est l’absence de manichéisme, les personnages ont tous leur côté sombre et leur côté lumineux. De chacun, il y a quelque chose à tirer.

Pour conclure, je reste dubitative. J’ai énormément aimé le début, la fin (superbe), certains passages hypnotiques, mais je me suis ennuyée aussi, parfois, trop souvent à mon gré. Je n’ai pas retrouvé le souffle de son roman précédent, Station Eleven, qui m’avait tant emportée, ou, si je l’ai retrouvé, ce n’est qu’à certains moments.


Antigone n’a pas été convaincue par le scénario trop décousu.

 Electra a « été happée par l’histoire, par la profondeur des personnages, par leurs pensées, leurs doutes. »

Pour Kathel, « L’écriture et la construction très subtile constituent une belle manière de parler d’un sujet plutôt rébarbatif. »

Léa n’a pas eu le coup de cœur parce qu’elle a trouvé « certaines parties moins captivantes que d’autres » mais elle l’a apprécié quand même.

Pour Nicole, c’est « du grand art ». La virtuosité de l’auteure « se révèle dans toute sa splendeur avec ce récit fragmenté, sorte de puzzle d’éclats de verre aussi tranchants que réfléchissants. »

Sunalee a été aspirée par ce roman et a eu du mal à le quitter.

Le fleuve des rois de Taylor Brown

Le fleuve des rois, Taylor Brown, Traduit de l’américain par Laurent Boscq, Albin Michel, collection Terres d’Amérique, 2021, 452 pages


« On dit qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, et Hunter sait que cet adage signifie qu’on ne peut jamais toucher deux fois la même eau vive. Qu’à peine effleurée, elle est déjà ailleurs, dans la mer, ou dans les nuages, ou dans le sang des bêtes et des hommes. »


Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter descendent l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. Mais Lawton n’a pas ce seul but en tête, il cherche aussi à comprendre de quelle manière son père est mort, il ne croit pas à la version officielle (« un impact d’esturgeon apparemment ») et profite de cette descente du fleuve pour creuser plus avant le sujet. On ne peut dire ce qu’il découvrira mais sa déception sera à la hauteur de son attente…

Les chapitres alternent entre ce périple qui permettra aux deux jeunes hommes d’apprendre à se connaître, l’expédition à laquelle participe le dessinateur et cartographe Jacques Le Moyne en 1564, et le passé de ce fameux père, Hiram. Trois récits, trois époques. Le point commun étant le fleuve et ses démons.

Car ce fleuve est un personnage à part entière. Il renferme bien des mystères, à commencer par celui évoquant la présence d’un monstre en son sein. Légende qui a traversé les siècles et qui s’avère encore bien vivace.

C’est un roman ambitieux et follement intéressant. Difficile à lâcher. J’avais souvent hâte de retrouver les premiers colons français sur les terres indiennes du Nouveau Monde, leur expédition parfaitement relatée, leur manière de traiter les indiens, leur soif d’or, leur peur de la cruauté des colons espagnols, cet épisode historique a comblé mon désir d’en savoir toujours plus sur cette période de l’histoire. Tout ce qui est lié à la découverte de l’Amérique, à la colonisation de ses terres me passionne.

Et Taylor Brown montre bien que la chose la mieux partagée du seizième au vingt-et-unième siècle, c’est la cupidité, l’appât du gain, la soif de posséder toujours plus au détriment de toute humanité, au mépris du respect de la nature, avec un égoïsme qui surpasse la bêtise.

Les récits, dans une puissante construction, se retrouveront liés à la toute fin du roman, liés par ce fleuve, ce fleuve-roi, ce fleuve qui garde précieusement ses mystères en lui.

Ode à la nature, diatribe contre la pollution, dénonciation de la voracité des hommes pour l’argent, ce roman est dense, puissant, captivant. J’ai été emportée dans ses flots.


« J’ai pas mal bourlingué à la surface du monde, mon ami. Et manquer à sa parole est la seule chose universellement condamnée. »


Merci aux éditions Albin Michel pour l’envoi de ce roman.