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Né d’aucune femme de Franck Bouysse

Né d’aucune femme

Franck Bouysse

La manufacture de livres

Janvier 2019

333 pages

 

 

 

 

« Il est grand temps que les ombres passent aux aveux. »

Quel roman ! Quelle écriture ! Quelle histoire ! Quelle noirceur ! Quelle claque !

Bon, j’arrête de m’exclamer. Il va falloir que j’argumente un peu là.

J’ai déjà lu des romans qui se déroulaient au XIXème siècle, avec une jeune fille qui devenait servante chez des personnes de condition supérieure, exploitée, malheureuse et abusée. Mais ici, c’est beaucoup plus que ça. Ici, c’est le château de l’ogre.

D’une part l’alternance des points de vue nous permet d’entrer dans l’intimité des personnages qui gravitent autour de Rose, même avec une focalisation externe. Ce père qui vend sa fille pour un peu d’argent mais qui ne pourra jamais toucher ces pièces qui brûlent, qui réveillent le mal. Ce père que l’on se permet de juger au début du roman, que l’on déteste pour ce qu’il fait et qui nous inspire de la pitié plus tard, jamais du mépris. Ce père dont on nous raconte les faits et gestes avec cette narration externe, plus forte qu’une narration à la première personne parce qu’elle englobe le monde qui l’entoure.

Cette Rose, je ne suis pas prête de l’oublier, elle m’a emportée avec elle dans les tréfonds de son âme, elle enfante de son histoire avec des larmes de sang, les mots vont la sauver d’une certaine manière parce qu’ils vont lui permettre d’être lue, d’être dévoilée, d’être reconnue.

Et puis l’écriture de Franck Bouysse, c’est  une écriture qui dit l’indicible, ce qu’il y a au plus profond des êtres, elle explore les tréfonds de l’âme, elle creuse l’obscurité, le mal absolu, mais ce sont aussi des mots qui sauvent la vie, des mots nécessaires pour ne pas oublier, des mots lumineux.

D’étourdissement en stupéfaction, les émotions s’enchainent toutes aussi puissantes les unes que les autres : l’horreur, la peine, la révolte, le chagrin, et pour finir la lueur d’espoir…

La vie de Rose c’est l’enfer, mais c’est aussi la lumière au bout du tunnel et le texte de Franck Bouysse laisse jaillir cette lumière avec talent.

Jusqu’au dernier mot, ce roman apporte au lecteur de nouvelles révélations, ce secret, celui de Rose, jusqu’au bout va se libérer par petites touches, la construction du roman est inoubliable. Le prêtre qu’on pense être juste un dépositaire de l’histoire va aussi en être un des acteurs.

Comment oublier Rose ? Comment oublier ce non-homme, Edmond, que des êtres qui se sentent supérieurs ont réduit à néant ?

« Toute ma vie, j’avais fait que descendre. »

Ce livre c’est l’éternelle lutte entre le bien et le mal, entre les nantis et les pauvres.

Frank Bouysse, j’ai fait sa connaissance avec Grossir le ciel, nous nous sommes plutôt bien entendus, mais là, j’avoue qu’il m’a estomaquée, j’en ressors meurtrie, mais grandie, les mots sont source de tellement d’émotions, d’images, de réflexions, les mots de Franck Bouysse contiennent tout ce que les rapports entre hommes et femmes ont de plus malsain, tout ce que les différences de classe sociale ont de plus violent.

Un livre à lire absolument.

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L’arrêt du coeur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine d’Agnès Debacker

L’arrêt du cœur

ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine

Agnès Debacker

Illustré par Anaïs Brunet

Editions MeMo

Collection Polynie

21 février 2019

103 pages

 

Je vous avoue que lorsque j’ai lu le titre j’ai poussé un soupir de lassitude. Non, je n’avais pas envie de lire une histoire d’amour pour enfant !

Heureusement, j’ai très vite compris qu’il n’en était rien et qu’il y avait même un beau jeu de mots à plusieurs étages dans ce titre.

L’histoire ? Un jeune garçon  a bien du mal à accepter la mort de Simone, sa voisine, sa nounou, son amie, celle qui pimentait sa vie.

Je n’ai pas envie de dévoiler l’intrigue, c’est tellement agréable de découvrir le contenu sans en avoir rien lu auparavant. Juste une petite chose : il y a une théière pleine de secrets. Une théière à vœux.

D’ailleurs lorsque je prête un livre à un de mes élèves, je ne lui en dis rien. Seulement : j’aimerais vraiment savoir ce que tu en penses, que tu aies aimé ou pas. Et ce roman-là, la petite fille de 9 ans qui l’a eu entre les mains, l’a trouvé sublime. Et ce qui lui a plu c’est que c’était écrit sous forme d’enquête.

Un secret à élucider, la guerre d’Algérie en arrière-plan, de la tristesse à évacuer, des souvenirs à foison, une mort à comprendre, un inconnu qui s’invite dans une théière.  Ce petit roman est sensible. Simon, on le comprend tellement quand il redoute d’entrer dans cette cuisine où Simone est morte. On inspire avec lui avant d’entrer dans la pièce, on attrape la théière et on ressort  à toute vitesse, le souffle suspendu.

Les illustrations viennent agrémenter l’histoire de petites touches fantaisistes ou réalistes, originales et marquantes.

Un vrai beau petit roman pour les enfants à partir de 9 ans. Décidément les éditions MeMo ne me déçoivent jamais.

 

Capitaine Rosalie de Timothée de Fombelle

Capitaine Rosalie

Timothée de Fombelle

Illustré par Isabelle Arsenault

2018 pour cet ouvrage

65 pages

 

 

 

 

Hiver 1917. Le papa de Rosalie est à la guerre et envoie des lettres à sa femme. La maman de Rosalie travaille à l’usine et revient à la maison le soir, épuisée. Et Rosalie, 5 ans et demi, est un soldat en mission…

Ne surtout rien dire d’autre. C’est un livre magnifique, sensible qui touche le lecteur par ses qualités humaines. C’est écrit avec subtilité. Les illustrations sont aussi douces que les mots. L’illustratrice décline toutes les nuances de gris et utilise la seule couleur flamboyante orangée pour la chevelure de la petite fille. Le courage et la détermination sont victorieux de la tristesse et de la désolation, dans un monde en guerre.

C’est un livre émotionnellement très fort, les larmes perlent parfois au coin de l’œil mais pas de manière malsaine, car l’écriture de Timothée de Fombelle, tout en suggestion, transcende le chagrin.

C’est un vrai petit bijou que je recommande à tous les enfants à partir de 9 ans (en étant accompagnés) et à tous les parents.

La petite fille de 9 ans à qui je l’ai prêté a beaucoup aimé, elle l’a trouvé triste mais beau.

 

Le paradoxe du bonheur de Aminatta Forna

 

Le paradoxe du bonheur

Aminatta Forna

Traduit de l’anglais par Claire Desserrey

Delcourt

Janvier 2019

413 pages

 

 

Un soir de février 2014 à Londres, un renard traverse un pont et une femme percute un passant. Le hasard. Les rencontres se jouent parfois à un dixième de seconde. Surtout lorsqu’elles sont percutantes. En avril 1834, le dernier loup a été abattu dans le Massachusetts. Un lien entre ces deux événements ? Oui, il y en a un… il passe par des coyotes…

Des renards, des coyotes, des animaux que certains voudraient qualifier de nuisibles, comme ces hommes de l’ombre, ces invisibles qui balaient les rues, ces exilés, qui sont capables de s’unir, de s’entraider pour chercher un enfant disparu. Un roman sur ces rencontres improbables, un roman qui donne la part belle aux altruistes.

J’ai été particulièrement émue par le personnage de Rosie, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui reconnait la bonté des être humains sans se souvenir de leur visage ou de leur nom.

J’ai été très intéressée par les développements sur la psychiatrie, j’aurais volontiers recopié des passages entiers sur ce qu’on nomme expériences traumatisantes et sur les erreurs d’interprétation des signes extérieurs de déséquilibre mental, sur la notion de résilience (l’auteure s’est inspirée du livre de Boris Cyrulnik). Ceux qui ont le plus souffert ou qui ont subi le plus de traumatismes ne sont pas les moins aptes au bonheur…

Je me suis attachée aux renards et même aux coyotes, et ce n’était pas gagné… en ce moment ils déciment ma population de gallinacées (les renards, pas les coyotes). Les descriptions de leur mode de vie et les réflexions de Jean, la scientifique américaine sont très convaincantes.

Les incursions de moments du passé des deux personnages principaux nous permettent de mieux les connaître, en profondeur.

J’ai apprécié ce roman, riche, foisonnant, passionnant, mais il manque, à mon sens, du liant (cette alchimie qui permet de tisser une relation entre tous les chapitres sans forcément que cela soit explicite). J’ai trouvé ça, parfois, un poil trop décousu. Pendant la première moitié du roman, je ne comprenais pas où voulait en venir l’auteure et j’avais l’impression que ça partait dans tous les sens.

Mais globalement, c’est un très bon roman.

 

 

 

Milly Vodovic de Nastasia Rugani

 

 

Milly Vodovic

Nastasia Rugani

Illustrations de Jeanne Macaigne

Editions MeMo

Collection grande polynie

2018

221 pages

 

 

Couleurs sur fond noir, dessins fantasmagoriques. Les magnifiques illustrations de la couverture reflètent le contenu.

On lit ce roman comme on plonge dans un autre monde, inconnu du commun des mortels, où l’onirisme côtoie la brutale réalité. Sang et encre mêlés.

Ce roman peut dérouter plus d’un lecteur. Il n’est pas aisé de naviguer dans ses mots, il faut s’accrocher aux branches qu’il nous tend. Chaque lecture sera unique. Parce que ce roman est foisonnant. La Bosnie, les horreurs de la guerre, le racisme, l’amitié compliquée et diffuse, la mort présente partout, une Amérique sauvage et surtout et avant tout… la littérature.

Milly est une héroïne atypique, elle a 12 ans, et ne veut pas être sexuée ; elle refuse de grandir, de voir son corps devenir celui d’une femme, elle a peur de sortir de l’enfance. Celle qui parle aux animaux, qui entretient avec la nature une relation particulière, est une battante, et en même temps un être d’une sensibilité hors normes.

Avec une écriture ensorcelante, l’auteure plonge son lecteur dans un abîme insondable (ou plutôt abyme…), difficile d’en émerger sans peine, on pousse des herbes, on marche sur des coccinelles, on écoute un opossum, on se libère de nos liens, et on se questionne.

Livre jeunesse, livre pour les plus de quinze ans, livre pour les adultes qui ne craignent pas d’être déboussolés, livre inclassable, livre surprenant et déstabilisant. J’avoue que j’ai été plus d’une fois interloquée, j’ai l’impression de n’avoir pas tout compris, j’ai relu des passages plusieurs fois, mais globalement, je suis admirative. Parce que Nastasia Rugani manie l’ellipse et la suggestion avec dextérité.

Ce livre est un joyau littéraire. Je serais, néanmoins, curieuse de savoir de quelle manière un lycéen pourrait recevoir ce texte.

Une citation de Toni Morrison a été choisie en exergue du roman, et on n’est pas étonné, les univers se rejoignent quelque part. « Une petite fille. Qui essayait de se trouver un endroit alors que rien ne mène à rien » (Love)

Le début fait saliver :

En cet instant, Swan Cooper se sent plus puissant que le soleil assassin du mois de juin. Le revolver à bout de bras, il tire à deux reprises à quelques mètres d’Almaz. Les détonations résonnent dans la plaine à travers les champs de blé et les coquelicots distraits. S’il était du genre rêveur comme sa mère, il s’arrêterait un moment pour contempler l’étrange beauté de la scène : les rayons sépia du soleil couchant entre les saules pleureurs, la silhouette immobile d’Almaz pareille à un reptile des marais, étendue sur un lit d’algues et de boue. Mais Swan Cooper est un poing dans la figure du monde, un muscle tendu, à l’image de son père, refusant de se  promener le long du cœur. Trop de ravins à éviter.

 

 

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin

Le poids de la neige

Christian Guay-Poliquin

J’ai lu

30/01/2019

Précédemment paru en France

aux  éditions de l’Observatoire

280 pages

 

 

Il n’y a plus d’électricité, la neige tombe en abondance, personne ne peut quitter le village sans risquer sa vie, le narrateur, gravement blessé à la jambe est contraint de rester allongé, Matthias est contraint, quant à lui, de s’occuper de cet homme qu’il ne connait pas.

Roman d’anticipation, roman intimiste, roman de l’attente, roman de la reconstruction, duel sous la neige, cohabitation forcée, ou comment la force des éléments pousse l’homme à devenir meilleur. Vous mettez tout ça dans un shaker, vous remuez et vous avez un roman surprenant et original.

Ce blanc, cette neige, ce froid, j’avais l’impression de les ressentir. Alors, je me blottissais le plus près possible de mon poêle à bois, dans mon fauteuil si confortable, et la chaleur des flammes me réchauffait tandis que les personnages grelottaient.

Ce huis-clos hivernal est à glacer le sang. Il y a une tension bien palpable, qui monte en puissance au fil des pages. Ce roman réussit à maintenir le lecteur en haleine sans qu’il ne se passe grand-chose, un tour de force.

Tout est perçu à travers l’œil du narrateur. Son angle de vue est le nôtre. On ne commencera à sortir de cette véranda que lorsqu’il mettra un pied dehors. Et on apprendra à connaître Matthias qu’à travers son regard. C’est cette focalisation interne qui donne ce ton si particulier au roman.

Cet auteur québécois m’a conquise, je garde en mémoire des images blanches, scintillantes sous le soleil, désespérantes sous les nuages.

Merci à Masse critique.

D’autres avis : Anne, Alex, Jostein, Mes échappées livresques, AnnieKathel, Clara, Aifelle, KarineMarie-Claude.

 

Appelle-moi par ton nom de André Aciman

Appelle-moi par ton  nom

André Aciman

traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin

Grasset

2018

Première parution en 2008 aux éditions de l’Olivier sous le titre « Plus tard ou jamais ».

336 pages

 

 

Comme j’ai eu du mal à entrer dans ce roman ! J’ai vu le film il y a un an, il m’avait bouleversée, et cette fois j’ai voulu faire le chemin inverse, lire le roman après avoir vu les images. J’ai bien failli l’abandonner à plusieurs reprises.

Ce qui m’a gênée ? La narration à la première personne. Le jeune homme se pose plein de questions, superflues pour la plupart, s’interroge, analyse chaque situation, chaque rencontre, s’interroge encore, ça m’a fatiguée et souvent agacée. Trop d’introspection à mon goût. Et puis, je connaissais la suite, je savais ce qui allait arriver, et les images du film se superposaient aux images créées par les mots. Effet pour le moins désagréable.

Au milieu du roman, après moult soupirs d’exaspération, j’ai commencé à lâcher prise, à l’image du personnage, j’ai fondu, j’ai commencé à être touchée par les mots. La confusion des sentiments exprimée avec fougue, avec crainte, avec hésitation, si proche de ce que chaque adolescent ressent dans la vraie vie, a fait place à l’explosion de sentiments, et là j’ai respiré.

Mais je n’ai clairement pas retrouvé ce qui m’avait tant émue dans le film. Peut-être parce que les romans d’amour ne m’attirent pas du tout, je n’en lis quasiment jamais. Et là, il n’est question que de ça finalement, dans un environnement culturellement riche, très musical (heureusement, ça sauve en partie le roman), très esthète.

J’ai retrouvé le passage que j’avais tant aimé dans le film : les mots du père à son fils, si sincères, si poignants. Mais, filmés, ils m’apparaissaient plus forts.

L’histoire, me direz-vous ?

En quelques mots : un été italien, une passion entre deux hommes, une histoire à vivre malgré tout.

Je crois bien que c’est la première fois que je préfère l’adaptation cinématographique au roman…