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Starlight de Richard Wagamese

Starlight

Richard Wagamese

Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet

Editions Zoé

Août 2019

267 pages (trop courtes)

 

 

 

 

Résumé éclair : Emmy et sa fille fuient deux hommes violents qui les ont détruites, qui leur ont fait perdre toute confiance en elles. Elles vont avoir la chance de croiser Franck Starlight, un homme extra-ordinaire.

 

J’ai adoré les deux romans précédents de Richard Wagamese. En retrouvant ici le personnage des Etoiles s’éteignent à l’aube, je savais que j’allais me retrouver dans un univers qui me comblerait. Je ne me suis pas trompée.

Ce roman, malheureusement inachevé, m’a littéralement emportée, j’avais envie d’être Emmy dans le sillage de Franck, j’avais envie de courir (moi qui déteste ça) à ses côtés, d’éprouver la nature dans ce qu’elle a de plus intime, de plus divin, je me sentais aussi bien que le personnage face à l’immensité du ciel, des montagnes, des arbres… Et ces photos ! Elles sont maintenant incrustées dans ma mémoire, je les ai vues comme si elles étaient exposées sous mon nez, rien que pour moi.

Cette écriture, ces phrases à lire et relire, ce don de soi, cette générosité m’ont touchée à un point tel que je n’arrive pas à passer à autre chose. Lire Wagamese résume à lui tout seul ce que je recherche dans la lecture.

Ce mélange de violence et de sérénité, seul Wagamese est capable de le transmettre. L’humanisme transpire dans chacun de ses mots. Il invite à la méditation, à la contemplation et donc à la préservation de notre nature. Mais il est aussi lucide sur l’aspect sombre de l’homme et ses deux personnages en quête de vengeance en sont un exemple frappant. Il manie aussi bien la langue pour exprimer le meilleur que pour exhumer le pire, et ses courts chapitres centrés sur ces deux hommes sont criants de vérité, ils font frissonner, ils terrifient et l’on s’attend au pire.

C’est un roman bouleversant parce qu’il est inachevé, parce qu’il est brut (alors si quelques passages notamment certains dialogues sont parfois approximatifs, on s’en fiche, on passe et on se rassasie des si beaux moments qu’il nous offre), parce qu’il reflète l’homme qu’était l’auteur, parce qu’un premier jet si bien écrit laisse songeur, parce qu’il touche au sublime…

Je m’emballe, je m’emballe, mais cela traduit parfaitement mon état à la lecture de ce roman.

[…] « quand on en explore les profondeurs, on s’aperçoit qu’aimer quelque chose ou quelqu’un, c’est lui permettre de vous ramener vers qui vous êtes vraiment. »

Les mots de Richard Wagamese m’éclairent sur qui je suis vraiment.

Que lire après tant d’émotions ? C’est justement le problème, tous les livres attrapés dans la foulée ont été reposés après lecture des premières lignes, aucune accroche, je me sentais orpheline. Alors, j’ai tout stoppé. J’ai arrêté de lire pendant plusieurs jours.

 

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Si l’on me tend l’oreille d’Hélène Vignal

Si l’on me tend l’oreille

Hélène Vignal

Rouergue

Septembre 2019

285 pages

 

 

 

 

Hélène Vignal, je la connais depuis longtemps, je possède tous ses romans, et j’apprécie beaucoup ce qu’elle écrit. Mais alors, là, ce dernier roman pour adolescents me laisse quasiment sans voix. Comment vais-je trouver les mots pour en parler ?

Des provinces imaginaires, des ambulants que le dictateur du pays veut contraindre à la sédentarisation mais attention, pas où ils le veulent, non, ce serait trop généreux, dans la province que l’administration leur aura choisi, des histoires, plein d’histoires, des personnages hauts en couleurs et tellement attachants, une belle écriture, une fin nullement niaise et même un peu dure mais qui débouche sur une vraie note d’espoir, bref ! Tous les ingrédients sont là pour faire de ce texte un excellent roman.

Comme je regrette de ne pas pouvoir le lire à mes élèves, trop jeunes, comme j’aurais aimé avoir sous la main un adolescent pour lui glisser le livre dans la main et quelques mots à l’oreille pour l’encourager à le lire avec toute l’attention requise…

Je n’ai pas envie de vous parler de Grouzna, cette merveilleuse jeune fille qui parle à l’oreille de ceux qui s’approchent d’elle, je veux que vous la découvriez par vous-même, elle ne pourra que vous toucher en plein cœur. Je ne vous parlerai pas non plus des personnages qui l’entourent et  l’accompagnent. Ils ont chacun leur caractère propre, ils nous amusent et nous émeuvent.

Ce roman est à la fois un conte, un roman politique (si, si ! des personnes se révoltent contre l’injustice d’un homme de pouvoir, mais pas d’une manière frontale, d’une manière plus subtile, plus romanesque et la dernière image du livre nous fait vraiment penser à toutes ces personnes qui migrent pour échapper à la misère, à l’injustice, à la prison, à la guerre, à la dictature), un roman sur la liberté, la désobéissance (ça ne pouvait que me plaire), un récit intemporel qui trouve écho dans notre société, un roman flamboyant.

Hélène ne noie pas son lecteur sous une avalanche d’actions, elle dose, elle maintient la tension, elle intercale les histoires des uns et des autres au sein de sa narration, elle déploie des trésors d’imagination, elle nous emmène en voyage dans une roulotte aux côtés de personnages tous plus extraordinaires les uns que les autres.

Lorsque j’ai refermé, à regret, la dernière page de ce roman, j’ai immédiatement pensé à mon autre auteur chouchou, Jean-Claude Mourlevat qui sait si bien nous embarquer dans son monde imaginaire. Hélène Vignal, je le dis haut et fort, atteint des sommets avec ce roman abouti et passionnant.

Après la fête de Lola Nicolle

Après la fête

Lola Nicolle

Les escales

Août 2019

151 pages

 

 

 

 

Je le sais pourtant. Certains romans français ne sont pas pour moi. Ils ne me sont pas destinés, ils sont écrits pour un autre public. Alors pourquoi ai-je accepté ce livre (moi qui d’ordinaire n’en accepte aucun) ? Un moment d’égarement sûrement et une critique lue peu de temps avant, une jolie critique qui disait à quel point l’écriture de Lola Nicolle était poétique.

Je me suis dit : «Tiens, si j’essayais de nouveau de lire du français un peu intime». Et voilà, ça n’a pas fonctionné, mais alors pas du tout. Oui, l’écriture est parfois poétique, il y a de belles phrases, de belles trouvailles mais c’est tout. Et surtout ça ne suffit pas à faire un bon roman.

 « Après la fête, au fusain du jour montant, la ville s’esquissa lentement. »

C’est un livre très parisien, très impressionniste, au ton suranné, un peu désuet, qui se souvient comme on feuillette un album de photos anciennes. Et pourtant, ce texte est actuel, puisqu’il se situe juste après les attentats du 13 novembre, mais j’ai eu l’impression de lire un texte du début du vingtième siècle. Est-ce dû à l’emploi de l’imparfait à outrance (ce texte n’est que descriptif) ? A l’emploi de la seconde personne du singulier ? A cet effet lancinant des énumérations de ce que l’autre aimait, faisait, lisait ? Aux recherches constantes d’effets stylistiques ? Je suis restée à distance tout au long de ma rapide lecture.

« Jamais tu ne t’arrêtais de lire. Tu achetais les livres par cinq, dix, de poche et d’occasion, chez les revendeurs qui bordaient le boulevard. Lorsque nous croisions une librairie, c’était plus fort que toi ; tu entrais, embrassais du regard l’ensemble des rayonnages. Tu aurais aimé avoir tout lu. Tu imaginais tout ce que tu avais à rattraper, les textes merveilleux manqués. »

La naissance d’un amour, l’écart qui se creuse entre les deux aspirations, la fin d’un amour, les amitiés étudiantes, le passage à l’âge adulte, l’entrée dans le monde du travail et les désillusions. Rien de très original, on l’a lu cent fois. Il n’y a pas vraiment de construction, tout est livré en vrac, de manière un peu brouillonne, et le lecteur reçoit l’ensemble de manière sensible (ou pas !). J’ai trouvé le ton soporifique à souhait, j’ai baigné dans un océan d’ennui.

Je ne dis pas que c’est un mauvais roman, je dis simplement que je ne suis pas le bon public pour un tel livre.

 

Où bat le cœur du monde de Philippe Hayat

Où bat le cœur du monde

Philippe Hayat

Calmann-Lévy

14 août 2019

430 pages

 

 

 

 

Darius Zaken, le futur grand jazzman Darry Kid Zak, devient muet à la mort de son père. Il faut dire que ce fut une mort plutôt violente et qu’il y a de quoi être traumatisé. Nous sommes en 1935 à Tunis et les relations entre les Juifs et les Arabes ne sont pas au beau fixe.

Sa mère Stella va se sacrifier pour son fils jusqu’à essayer de l’empêcher de jouer de la clarinette afin qu’il se concentre entièrement sur ses études. Mais cela ne va pas se passer selon ses désirs.

Ce roman nous emmène au rythme du jazz dans les méandres de la vie d’un artiste. Ce sont les hasards des rencontres qui vont permettre à Darius de vivre pleinement son art, même s’il doit pour cela avoir faim, avoir froid ou être confronté au racisme des américains du sud qui ne comprennent pas qu’un blanc puisse jouer avec des noirs. La musique sera sa voix, elle le portera, elle sera son expression, sa joie de vivre.

Ce roman m’a complètement emportée dans son sillage, j’ai suivi ce personnage si émouvant, de Tunis aux Etats-Unis sans faiblir, j’ai cru à toutes ses rencontres avec les plus grands noms du jazz (j’ai d’ailleurs retrouvé le Charlie Parker du film Bird), j’ai été émue par la relation entre la mère et le fils (les incompréhensions de l’une, les doutes de l’autre et sa crainte de décevoir), j’ai avalé ce roman avec un grand plaisir.

C’est un roman musical, initiatique, qui swingue, qui vibre, qui étourdit, qui éclate de vie au son de la clarinette. J’ai été davantage sensible à la période qui se déroule à Tunis, il m’a semblé que les phrases de l’auteur y étaient plus savoureuses mais je n’ai pas détourné les yeux des pages américaines, elles ont aussi leur lot de rebondissements, et d’émotions.

La construction non chronologique du roman lui donne aussi une saveur intéressante. On sait ce que Darius va devenir et on se focalise alors complètement sur son cheminement pour y parvenir. Il n’y a pas de suspense, il y a de la profondeur.

N’empêche, tout le talent de Philippe Hayat est de nous faire croire que Darry a joué au côté de Miles Davis ou qu’il a accompagné de son saxophone larmoyant la voix de Billie Holliday chantant la douleur des noirs. On a vraiment l’impression que ce musicien a réellement existé, et grâce à la plume d’un auteur, il existe maintenant dans ma mémoire.

Un bon roman de cette rentrée littéraire française.

« Billy se lovait au creux des accords de Lester, sa voix tremblait un peu. Elle se livrait, s’exposait, la grâce à fleur de peau, ne demandant qu’à aimer corps et âme. Et par la magie des notes, elle semblait toucher ce point précis où bat le cœur du monde. »

« Dans la facilité, tu ne trouveras de toi qu’un visage décevant. Porte haut ton ambition. Et si tu juges rudes les efforts qu’elle exige, songe que, plus que l’intelligence et les connaissances, le talent ou la réussite, la vraie différence entre les hommes, c’est le courage. »

Merci à Masse critique de Babelio et à l’éditeur pour l’envoi de ce livre.

Les femmes de Heart Spring Mountain de Robin Mc Arthur

Les femmes de Heart Spring Mountain

Robin Mc Arthur

Traduit de l’américain par France Camus-Pichon

Albin Michel

30 janvier 2019

351 pages

 

 

 

Vale à la recherche de sa mère disparue lors du passage de l’ouragan Irene, part sur les traces de ses ancêtres, soupçonne son arrière arrière grand-mère d’être indienne, et se trouve ainsi, si ce n’est une identité, tout au moins une filiation.

A travers leurs histoires croisées sur plusieurs générations, les femmes sont à l’honneur dans ce roman. Les hommes un peu moins. Ils jouent, malgré tout un rôle important, dans la mesure où ils transmettent la vie, ils sont des pères, des amants, mais ils sont aussi des êtres de passage, nul homme ne reste à Heart Spring Mountain, la montagne des femmes.

De courts chapitres alternent les voix des unes ou des autres et révèlent peu à peu leurs secrets. Malgré les en-têtes, j’avoue avoir été un peu perdue (surtout au début) entre les différents personnages et surtout entre les liens qui les unissent. Je revenais sans cesse en arrière pour préciser le lien de parenté : mère, grand-mère, belle-fille etc… Mais qui est qui ? D’autant plus que l’auteure prend son temps pour révéler ces fameuses relations entre toutes ces femmes et surtout mélange allègrement les époques. Autant, le personnage de Lena (la plus lumineuse de toutes) a réussi à me toucher, autant je suis restée à distance des autres. Pendant la moitié du roman je ne me sentais pas concernée, ni émue par les diverses histoires et puis peu à peu, elles se sont densifiées, les fils entrelacés ont commencé à tisser de véritables pans de vie, et l’émotion a commencé à surgir. Mais un peu tard.

L’écriture ne m’a pas foudroyée, les chapitres centrés sur Lena me semblent les plus aboutis, ce sont d’ailleurs les seuls à la première personne. Les autres chapitres ont gagné en intérêt au fil des pages mais parce qu’ils révélaient des choses sur Lena, ils n’ont pas permis aux autres personnages de s’épanouir pleinement.

Je ressors assez frustrée de cette lecture qui ne m’a pas apporté tout ce qu’elle laissait espérer.

 

Bluebells wood, une BD de Guillaume Sorel

Bluebells Wood

Guillaume Sorel

Glénat

2018

70 pages

 

 

 

 

Guillaume Sorel est un artiste. Chacune de ses planches titille nos yeux, chacune de ses vignettes est un tableau en miniature. Que ce soit le trait d’un visage, un paysage, une scène d’attaque, tout est superbe, très travaillé, fascinant.

J’adore me glisser dans ses dessins avec volupté, mes yeux ne parviennent que difficilement à se détacher de certaines vignettes.

Et le scénario me direz-vous ? Guillaume Sorel revisite à la fois le mythe de l’artiste solitaire malheureux et celui des sirènes, créatures à la fois dangereuses et attirantes. Cette histoire, fantastique, infernale, interroge, fascine, jusqu’à la toute fin où Guillaume Sorel opère tout à coup un virage à 180 degrés pour le moins surprenant. Et pourquoi pas ? se dit-on, éberlué !

Et il nous livre en fin d’ouvrage ses travaux de recherche, avec quelques pages tout à fait sublimes.

Avec cet auteur, je ne suis absolument pas objective, il suffit que je voie la couverture d’une de ses BD, et de suite, j’ai envie de l’acheter.

Noukette en parle bien mieux que moi.

Ici n’est plus ici de Tommy Orange

Ici n’est plus ici

There there en version originale

Tommy Orange

Traduit de l’américain par Stéphane Roques

Albin Michel

334 pages

Août 2019

 

 

Prologue et entracte donnent le ton, ces deux chapitres (au début et au milieu du roman) replacent les événements romanesques dans leur contexte, ils éclairent, ils informent, ils règlent leurs comptes, ils sont essentiels à la bonne compréhension de l’ensemble.

Dans ce roman, une douzaine de personnages, tous d’origine amérindienne, tous urbains, évoluent autour de la ville d’Oakland, ne se connaissent pas forcément, vont se croiser, ou pas, mais se retrouveront tous au grand pow-wow (pour des raisons très différentes), et cet ultime lieu scellera leur destin commun.

Rien dire de plus sur ce roman qui, de toute manière, est difficilement racontable puisqu’il est la somme de plusieurs histoires.

Tommy Orange dit le mal-être des Amérindiens d’Oakland, il raconte leurs déboires, leur dépendance à l’alcool ou à la drogue, leur violence, leurs désillusions, et tout ça sans aucun misérabilisme et c’est là qu’il est très fort. Ses portraits sont d’un réalisme puissant et projettent en nous des images fortes, marquantes.

Il interroge sur l’identité amérindienne. Que signifie être indien ? On regroupe par facilité des tribus très diverses. Comment parler d’un seul bloc quand ils ont tous des parcours différents, entre celui qui a une mère blanche et un père indien, ou celui qui est l’enfant d’une femme qui s’est suicidée, ou ceux qui sont nés en état de manque d’une mère droguée…

Roman très contemporain, loin de l’image des indiens parqués dans une réserve, il nous donne à réfléchir. Lorsque les personnages se regardent dans une glace, ils ne se reconnaissent pas. Il faut peu de mots à Tommy Orange pour dire le mal-être de ses personnages, une image, un échange, un souvenir, nul besoin pour lui de délayer, d’expliquer, de développer pour que le lecteur éprouve ce que ressentent les personnages.

Ce roman se mérite, il n’est pas facile de naviguer dans ses multiples histoires et je suis bien contente de ne pas l’avoir lu sur liseuse, car il m’a fallu pléthore d’allers et retours dans les pages pour faire le lien entre les personnages, pour me souvenir d’eux. J’ai relu certains passages, à plusieurs reprises. La lumière ne s’est pas allumée à tous les étages de ma compréhension immédiatement.

Cette histoire est une tragédie indicible, elle est incroyablement douloureuse, pessimiste. Et si au bout du tunnel il n’y avait qu’une mare de sang…

Avec ce premier roman ambitieux, Tommy Orange a tapé très fort !

 

J’ai acheté ce roman à sa sortie grâce à l’article d’Autist Reading qui l’avait lu en version originale l’an dernier.