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L’été où maman a eu les yeux verts de Tatiana Tibuleac

L’été où maman a eu les yeux verts, Tatiana Tibuleac, traduit du roumain par Philippe Loubière, Editions des Syrtes, 2018, 168 pages.

Les premières lignes m’ont accrochée immédiatement :

« Ce matin-là, alors que je la haïssais plus que jamais, maman venait d’avoir trente-neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé. Je la regardais par la fenêtre, plantée comme une mendiante à la porte de l’école. Je l’aurais tuée rien que d’y penser. »

Saisissant, non ? Ça peut choquer, ça peut faire refermer le livre ou au contraire l’ouvrir davantage, mais ça ne peut laisser indifférent ! L’auteure cueille son lecteur d’une manière peu orthodoxe, elle le malmène d’emblée. C’est comme si elle disait : « Ne restent que ceux qui n’ont pas peur d’entrer dans un texte dérangeant. » Et ceux qui restent ont bien raison parce que ce texte est aussi poétique qu’il est percutant.

Il est émaillé de courtes phrases sur les fameux yeux, la première étant :

« Les yeux de ma mère étaient une erreur »

Et la dernière :

« Les yeux de maman étaient des promesses de bourgeons. »

J’ai acheté ce roman parce que j’en avais lu le plus grand bien sur des blogs amis, comme celui d’Ingannmic ou de Luocine, mais j’avais bien sûr oublié tout ce qui avait été dit de l’histoire. Et tant mieux ! Comme c’était agréable (une fois de plus) de découvrir peu à peu de quoi il s’agissait. Je vais donc en dire deux mots, mais de grâce, si vous ne l’avez pas encore lu, oubliez très vite ce que j’ai écrit…

Vous l’aurez aisément compris avec cet incipit pour le moins abrupt, c’est l’histoire d’un adolescent que tout oppose à sa mère. Mère, qui de surcroit, va emmener son fils dans le nord de la France (ils vivent en Grande-Bretagne) pour passer un été qui deviendra inoubliable puisque le narrateur nous le raconte bien des années plus tard.

C’est un livre sur la maladie qui ronge et pourrit l’intérieur, sur la résilience qui ouvre les yeux malgré une forte résistance, sur la manière de passer à côté des êtres qu’on aime, sur la mort qui détruit les vivants.

Ce texte m’a remué de telle manière que j’ai dû faire de nombreuses pauses dans ma lecture et ce, malgré la brièveté de ce roman. Raconté par un esprit torturé, psychologiquement atteint, il est autant de fragments de vies détruites par la mort et la violence, éparpillés au gré des tribulations du narrateur et qu’on ne cherche même pas à rassembler tellement ces morceaux d’obus nous brisent et nous broient.

« La littérature est l’art du comment » nous dit Cristina Hermeziu dans l’avant-propos, ce que Tatiana Tibuleac illustre parfaitement. Elle nous prend par la main et nous emmène sur des sentiers escarpés, là où nous ne sommes jamais allés, loin, très loin, en nous.

Murambi, le livre des ossements

Murambi, le livre des ossements, Boubacar Boris Diop, Zulma, 2011, 220 pages

L’auteur sénégalais lève le voile sur le génocide des Tutsis perpétré par les Hutus, au Rwanda en 1994, dans un roman d’une puissance terrible.

En prenant le prétexte fallacieux de la mort du président Juvénal Habyarimana dont l’avion a été abattu en plein vol le 6 avril 1994, les Hutus ont montré à la face du monde qu’ils pouvaient agir en toute impunité.

« La Coupe du monde de football allait bientôt débuter aux États-Unis. Rien d’autre n’intéressait la planète. Et de toute façon, quoi qu’il arrive au Rwanda, ce serait toujours pour les gens la même vieille histoire de nègres en train de se taper dessus.  […] J’ai moi-même souvent vu à la télé des scènes difficiles à supporter. Des types portant de larges combinaisons, en train d’extraire des corps d’un charnier. Des nouveau-nés qu’on balance en rigolant dans des fours à pain. Des jeunes femmes qui s’enduisent le cou d’huile avant d’aller au lit. Elles disent : comme ça, quand les égorgeurs viendront, la lame de leur couteau fera moins mal. J’en souffrais sans me sentir vraiment concerné. Je ne me rendais pas compte que si les victimes criaient si fort, c’était pour que je les entende, moi, et aussi des milliers d’autres gens sur la Terre, et qu’on essaie de tout faire pour que cessent leurs souffrances. Cela se passait toujours si loin, dans des pays à l’autre bout du monde. Mais en ce début d’avril 1994, le pays à l’autre bout du monde, c’est le mien. »

A travers un roman polyphonique qui donne la parole aussi bien à des Hutus qu’à des Tutsis, l’auteur nous aide à comprendre ce qui s’est passé. Il nous explique de quelle manière tout cela s’est déroulé sans que le monde entier ne lève le petit doigt. Dans l’indifférence générale, les membres des Interahamwe, la milice des massacreurs du Hutu Power, ont violé, mutilé, torturé, à coups de machette, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Quand on se pause un instant pour y réfléchir un peu : massacrer plus d’un million de personnes à l’arme blanche… c’est innommable !

Boubacar Boris Diop a recueilli des témoignages, a beaucoup écouté, avant d’écrire ce roman. Il a essayé de ne pas trahir les paroles des uns et des autres.

Cornélius est certainement le personnage le plus romanesque. Il est le fils d’un Hutu qui a ordonné le massacre des Tutsis qui avaient confiance en lui, le fils d’un être infâme qui se cachait derrière l’image du bon docteur et qui a trahi les siens sans sourciller. Cornélius doit vivre avec ça, lui l’exilé, lui qui était à Djibouti pendant ces mois d’horreur, il doit vivre avec une double culpabilité : son absence et son lien filial avec l’être le plus abject qui soit.

La partie « génocide » est certainement la plus émouvante, la plus bouleversante à lire. L’auteur ne dissimule pas l’horreur mais il n’en fait pas non plus étalage. Il ne verse jamais dans un pathos débridé, il reste sobre et pourtant efficace, il dit l’indicible, à travers les mots des uns et des autres, il met en lumière des tranches de vie, avant, pendant ou après ces mois abominables. Chaque personnage raconte ce qu’il a vécu, ça sonne toujours juste. L’un dit par exemple qu’il ne faut jamais épargner un enfant, si jeune soit-il, parce qu’il pourrait devenir le chef d’une guérilla future (ça ne nous rappelle pas un certain Hitler ?), l’autre que ses voisins le regardent d’un drôle d’air depuis le déclenchement du carnage alors qu’ils se côtoyaient amicalement auparavant ou ce restaurateur Tutsi qui tremble en servant un habitué Hutu… Terrible, vous dis-je. Leurs mots simples et dépouillés font frémir.

Boubacar Boris Diop n’oublie pas de dire que la France a joué un rôle pour le moins trouble dans ce massacre organisé. Elle a soutenu les Hutus au pouvoir, et les a armés. Quand on pense que Jean d’Ormesson a osé parler de « massacres grandioses dans des paysages sublimes » tandis que Mitterrand osait dire que « dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important », ça laisse songeur, ça révolte et ça donne envie de ne pas être français…

Ce roman fait partie de ces livres essentiels qu’il est nécessaire de lire. C’est un devoir de mémoire.

La postface, ajoutée en 2011, n’est pas moins intéressante que le roman, je dirais même plus, elle est indispensable et le complète parfaitement.

Les mangeurs d’argile de Peter Farris

Les mangeurs d’argile, Peter Farris, Traduit de l’américain par Anatole Pons-Reumaux, Gallmeister, 2019, 323 pages en Totem

Le titre est alléchant, n’est-il pas ?

« De retour à son bivouac, il enleva ses chaussures et ses chaussettes pour les aérer. Puis il ouvrit son sac et en tira un bout de kaolin, le cassa en deux et mordit dedans. »

Jesse, page 20, perd son père dans un stupide accident (un barreau d’échelle défectueux). Peu de temps après, il rencontre un homme filiforme, avec qui il va nouer des liens. Cet homme a évidemment des choses à cacher, on ne se terre pas dans une forêt par hasard, mais aussi des choses à révéler au jeune garçon, des choses qu’il a vues.

Je n’ai pas besoin d’en dire davantage… c’est un scénario assez classique, pas ébouriffant d’originalité avec des méchants et des gentils et un gentil qui ne l’a pas toujours été… Mais j’avoue avoir bien adhéré à la première moitié de l’histoire. Les personnages sont bien campés, l’histoire est bien menée, on comprend au fur et à mesure (même si on l’avait deviné) que certains personnages sont vraiment odieux et manipulateurs. L’amitié entre le jeune garçon et le vieil homme est intéressante, il y a de beaux passages dans la nature. Mais…

Je n’ai pas vraiment aimé la dernière partie, ça tue dans tous les sens, ça fait vraiment polar (et je n’aime pas les polars), il y a des policiers partout, des assassins qui courent et assassinent, un hélicoptère qui survole le tout, une petite fille à sauver des griffes des méchants, le rythme est rapide et tout ça n’est pas vraiment passionnant. Voici l’exemple d’un chapitre qui commence par ces mots :

« Après avoir assassiné Sasser, Kirbo rentra chez lui, étrangla sa femme et fit sa valise. »

Certes, cette phrase expéditive m’a fait sourire, mais bon.

En revanche, j’ai beaucoup aimé le clin d’œil final, qui rachète un peu toute la partie précédente.

C’est donc une lecture en demi-teinte, qui m’a quand même permis de me remettre en selle, et d’aller au bout d’un roman. J’en avais tellement abandonné avant celui-ci…

Les animaux de Christian Kiefer

Les animaux, Christian Kiefer, Traduit de l’anglais par Marina Boraso, 2017, 400 pages, Lu sur liseuse

Dans l’Idaho, où il fait très froid l’hiver, où la neige ne permet pas de circuler normalement, Bill tient un refuge pour animaux blessés (ours, loups, rapaces, pumas…). L’homme est paisible, un peu ours lui-même, mais amoureux d’une vétérinaire qu’il souhaite épouser. Tout a l’air serein. Seulement voilà Rick est sorti de prison et le passé de Bill va ressurgir et faire éclater tout ça en lambeaux.

Le sujet n’est pas d’une originalité folle mais la narration rend le roman très addictif. Ce qui s’est passé 12 ans auparavant, nous est livré par bribes, toutes petites bribes, peu à peu, tout petit peu, jusqu’à l’ultime moment. La vétérinaire est au courant de ce qui s’est passé, bien avant nous, l’auteur mise sur la frustration du lecteur et il y parvient très bien.

Sans lésiner sur le lyrisme dans les parties « nature » et sur le réalisme sec dans les parties « perdus dans la ville », l’auteur nous livre l’histoire de Bill de manière décousue, on s’y perd un peu parfois, surtout au début, mais ce n’est pas désagréable. Je suis revenue en arrière à de multiples reprises parce que je m’étais égarée dans le temps mais sans que cela ne nuise à la qualité de ma lecture.

C’est l’histoire d’une rédemption qui vire au cauchemar. Peut-on échapper à son passé ? Ne nous rattrape-t-il pas toujours ? Et pourquoi tant de haine ?

D’un point de vue écologico-animalo-naturel, est-ce que garder en cage des animaux sauvages sous prétexte qu’ils ont été blessés est cohérent ? Ne vaut-il pas mieux les remettre en liberté au risque qu’ils meurent plus vite ?

La fin très ouverte peut être déstabilisante pour certains, elle me convient parfaitement quant à moi, j’ai imaginé ce que j’ai voulu…

Un bon roman, et maintenant il ne me reste plus qu’à découvrir la dernière parution de l’auteur : Fantômes.

Le restaurant de l’amour retrouvé de Ito Ogawa

Le restaurant de l’amour retrouvé, Ito Ogawa, Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, Editions Philippe Picquier, 2013, Lu en poche, 254 pages

Avec un titre pareil, on peut s’étonner que ce roman se trouve ici, sur ce blog. Mais j’ai aimé La papeterie Tsubaki, et surtout, on me l’a offert. Et on a bien fait, parce que je me suis régalée ! Je l’ai savouré en une journée. Et sans aucune indigestion, ni maux de ventre.

Mais que raconte-t-il ce roman au titre un peu niais ?

Une jeune femme vient d’être quittée par son petit ami qui a vidé l’appartement qu’ils partageaient (le goujat !), elle revient chez sa mère qu’elle a laissée 10 ans auparavant, elle n’y revient pas de gaieté de cœur, mais elle n’a pas vraiment d’endroit où aller.

Ayant perdu la voix, suite au traumatisme qu’elle a subi, Rinco ne peut communiquer vraiment avec les gens sauf par écrit, donc succinctement. Ôter le superflu, et il ne subsistera que l’essentiel. En revanche, elle va ouvrir un restaurant et offrir à ses clients des vrais moments de bonheur grâce à la qualité de sa cuisine.

Cela ne parait pas si alléchant que cela (la cuisine en mots, sans l’odeur ni la saveur, non mais franchement…), et il serait légitime de se dire : et ça fait un roman, ça ?

Et bien oui !

Ce roman c’est une renaissance. Mais pas seulement. Rinco, bercée par les souvenirs d’une grand-mère adulée, va apprendre à connaître sa mère et elle va donc devoir déconstruire l’image qu’elle en avait.

Certes, c’est plein de bons sentiments, mais c’est aussi un petit morceau de choix, fin et succulent. Je n’ai pas boudé mon plaisir.

L’ami de Tiffany Tavernier

L’ami, Tiffany Tavernier, Sabine Wespieser, 2021, 262 pages

Un samedi matin, branle-bas de combat chez les voisins, des gendarmes débarquent et arrêtent le couple. Tout est raconté du point de vue de Thierry, le voisin et ami, qui tombe des nues.

Très vite, on apprend que ce fameux voisin était un serial killer, qu’il avait violenté et tué un certain nombre de jeunes filles, là, sous les yeux de Thierry et sa femme, sans qu’ils ne s’aperçoivent de rien. Le choc.

Ce sera le début d’une longue descente aux enfers pour Thierry et Elizabeth. Et si l’on pense, au début du roman, que l’explosion de leur couple est liée à cette morbide révélation, on s’apercevra bien vite qu’il n’en est rien. Le malaise avait commencé bien avant. Cet événement dramatique révélera au grand jour les failles de toujours. Thierry est un taiseux, il n’arrive pas à exprimer ses émotions, ses sentiments, l’image qu’on lui renvoie de lui ne correspond pas à ce qu’il pense être, le décalage est énorme et incompréhensible, ça va le faire sombrer.

Comment peut-on ne pas voir que son ami est un dangereux individu ? Comment peut-on partager autant de moments complices avec quelqu’un sans se rendre compte qu’il est un être profondément mauvais ? Et qu’est-ce que cela signifie ?

Quand on est dans l’ignorance d’un fait, on ne prête aucune attention aux détails, et lorsque ce fait se révèle, on revit alors les rencontres, les paroles, les événements à l’aune de cette découverte, et là, on tombe de haut, on comprend à quel point on a été berné, et ça fait mal, très mal.

Comment reprendre pied quand les médias harcèlent ? Quand tout part à vau-l’eau, et qu’il ne nous reste que les souvenirs, que le monde intérieur pour essayer de se reconstruire…

Le désarroi de cet homme est bouleversant. Si j’ai eu un peu de mal au début du roman avec les phrases très brèves, trop sèches, j’ai été complètement emportée dans le tourbillon des phrases plus longues qui embrassaient les pensées de Thierry, son désarroi, son incompréhension, sa solitude intérieure extrême.

C’est un roman que j’ai lu quasiment d’une traite. D’ordinaire les livres que j’avale trop rapidement, je les oublie aussi vite. Celui-ci, quelques semaines après, a laissé une empreinte, des images et des sentiments forts.

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle de Jo Witek

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle

Jo Witek

Actes sud junior

Février 2021

 

« […] je suis convaincue que le monde m’appartient. J’ignore encore que je me trompe et que c’est moi qui depuis ma naissance, lui appartiens. »

 

 

Efi rentre du collège, heureuse, pour passer les deux mois de vacances chez ses parents dans leur village où l’électricité est précaire et l’accès à Internet impossible. Elle est insouciante, sûre d’être accueillie comme une princesse, elle qui va au collège, que ses parents destinent aux études. Elle va pouvoir retrouver ses amies, se baigner avec elles, vivre sa vie de jeune fille de 14 ans.

Mais non. Elle apprend qu’elle est nubile (terme qu’elle découvre) et sa vie va très vite devenir un cauchemar.

C’est ce qu’on appelle un livre indispensable, à faire lire à tous les jeunes, un livre pour comprendre ce que vivent les jeunes filles dans certains pays. Le lieu n’est pas identifié, c’est en Afrique mais ça pourrait être partout dans le monde. Partout où les hommes décident à la place des femmes, où les mères doivent élever leurs filles dans ce but précis, les marier le plus tôt possible, ce qui fera une bouche de moins à nourrir et nul besoin de payer des études.

Dans un style simple mais pas simpliste, plutôt dépouillé, Jo Witek aborde le thème du mariage forcé des jeunes filles. Ce livre est un cri, il bouleverse, il émeut. Les phrases claquent comme autant d’avertissements. Et l’on se rend compte que les filles ne sont pas les seules otages d’une tradition désuète, mais les garçons le sont aussi, eux qui se doivent de faire respecter ces coutumes ancestrales, qu’on élève dans un esprit de domination et de violence.

Présenté comme un témoignage, ce roman frappe fort et alerte.

« Il était une fois une collégienne mineure qu’on allait marier de force. Il était des millions de fois en réalité. Douze millions de fois dans le monde chaque année. Je le sais aujourd’hui parce que j’ai survécu. D’autres se sont suicidées, d’autres ont été sauvagement assassinées par leur père, leurs frères, leurs oncles ou leurs cousins. Des invisibles. Vivantes comme mortes. Qu’est-ce après tout que la vie d’une jeune fille ? »

« Nous, les femmes, ici n’avons qu’un seul rôle à jouer : obéir aux hommes et enfanter. »

Non, les femmes ne sont pas que des corps, objets de désir et façonnés pour faire des enfants !

Jo Witek incite à la révolte, à la réflexion, et avec talent.

« Dans le sang ou dans la non-violence, il n’y a pas d’autres façons de se libérer que de désobéir. »

Merci à Netgalley et aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce texte.

 

 

Un homme presque parfait de Richard Russo

Un homme presque parfait

Richard Russo

Traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre, Josette Chicheportiche et Françoise Arnaud-Demir

La Table ronde

Lu en poche

1995

780 pages

 

 

« Nous sommes les forgerons des chaînes qui nous entravent. »

Sully est un loser, un loser magnifique, un type qui pourrait n’être qu’un sale type, on pourrait le détester, mais non, il nous séduit. Divorcé, il ne s’est jamais occupé de son fils, n’a aucun scrupule, se moque méchamment de ce pauvre Rub mais a besoin de lui pour mener à bien les travaux qu’il fait pour un autre type pas clair et avec qui il est en procès, il a peu d’égards pour sa maîtresse, une femme mariée avec qui il entretient une relation depuis vingt ans… bref, un type pas très fréquentable.

Sept jours à suivre les habitants de la petite ville de North Bath, une petite ville aussi malchanceuse que ses habitants (à moins que ça soit l’inverse), sept jours à écumer les bars, à accompagner les personnages dans leurs déboires, à comprendre les relations des uns avec les autres, les inimitiés comme les acoquinages, la haine de Sully pour son père comme l’étonnante relation qu’il entretient avec sa vieille logeuse Miss Beryl.

S’il m’a fallu environ une cinquantaine de pages pour entrer dans ce roman, ensuite, j’ai eu bien du mal à le lâcher. Richard Russo, pour la troisième fois, m’a éblouie par ses compétences de conteur. Il se passe si peu de choses et en même temps il s’en passe tant. L’observation qu’il fait de la société américaine provinciale est si juste, si crédible. Les situations cocasses, les personnages tous plus fantasques les uns que les autres et tellement fouillés qu’on est certain à la fin du livre de les avoir vraiment rencontrés, l’art de mettre l’accent sur les failles des personnages pour mieux nous en révéler la profondeur, cette atmosphère si particulière à Richard Russo empreinte de nostalgie et de réalisme, l’humour, cet humour qui m’a fait m’esclaffer à plusieurs reprises, et les dialogues si exquis, tout, tout m’a séduite.

Décidément j’aime la petite musique des mots de Richard Russo et j’en redemande…

« Si on voulait mener une vie insouciante, il fallait obéir sans réserve à l’absence de toute règle. »

 

 

Et avec ce roman, je participe enfin à l’objectif PAL d’Antigone.

L’inconnu de la poste de Florence Aubenas

 

L’inconnu de la poste

Florence Aubenas

Éditions de l’Olivier

2021

236 pages

 

 

 

Mais pourquoi ai-je lu ce livre ?  Je ne m’intéresse jamais aux faits divers dans les journaux, je ne lis quasiment pas de polar, cette non fiction centrée sur une enquête policière à propos d’un crime non élucidé, n’avait donc rien pour m’attirer… Sauf qu’elle est écrite par Florence Aubenas dont j’ai énormément aimé Le quai de Ouistreham et dont j’ai écouté une interview (j’ai d’ailleurs acheté son livre le lendemain).

Florence Aubenas pourrait raconter un match de foot, je serais capable d’adorer… J’aime son écriture maitrisée. C’est une conteuse passionnante.

Dans le village de Montréal-la-Cluse, Catherine Burgod a été tuée à coups de couteau dans le bureau de poste où elle travaillait. Dix ans d’enquête, des rebondissements, une disparition, mais toujours pas de coupable avéré.

Florence Aubenas va mener son enquête, va recueillir les témoignages des uns et des autres. Un travail de reportage minutieux. Mais pas seulement. Elle va s’attacher à montrer que chaque personnage affronte la catastrophe à sa manière, avec ce qu’il est, son passé et son présent. Tintin, Rambouille, le père de la victime, le fameux Thomassin, les femmes de la poste et d’autres, sont les héros ordinaires de cette macabre histoire. Les faits ne sont pas intéressants s’ils ne sont pas sous-tendus par une volonté de comprendre. Florence Aubenas est humaine, elle ne nous raconte pas un crime, elle nous raconte la vie. Elle nous montre que tout est une histoire de confrontation.

Alors bien sûr, on pourrait parler longtemps de ce personnage autour duquel tout tourne, ce Gérald Thomassin, cet acteur atypique, qui dépense l’argent qu’il gagne lors de ses tournages, immédiatement après, comme s’il lui brûlait les mains, qui occupe tout l’espace, et qu’elle a pourtant su laisser à sa juste place, pour faire la part belle à tous les autres… avec leurs doutes, leurs craintes, leurs questions.

Ce qui m’a passionnée dans ce livre, c’est le travail d’écriture. Elle ne qualifie pas son travail de « littéraire » et pourtant, c’est bien de la littérature qu’elle produit là. Dans son interview, elle dit qu’elle a « ramé pour l’écrire », et tant mieux, parce que le résultat est saisissant. Elle ne fait pas un simple travail d’investigation, elle va plus loin que ça, elle brosse le tableau d’une France rurale et ouvrière, elle s’immisce dans le monde des marginaux, elle peint une ambiance. Les protagonistes de l’histoire ne sont pas seulement les gens réels dont on a abondamment parlé dans les journaux, ils deviennent des personnages incarnés, elle fouille leur monde intérieur. Elle leur rend justice en les faisant vivre sous sa plume.

Florence Aubenas réussit ce tour de force qui consiste à garder la bonne distance, à relater un fait divers, en y mettant tellement d’humanité que le lecteur a l’impression de lire un roman.

D’autres ont aimé : Au fil des livresBaz’artJoëlle

L’enfant céleste de Maud Simonnot

 

L’enfant Céleste

Maud Simonnot

Les éditions de l’observatoire

2020

165 pages

 

 

 

Une femme, en rupture amoureuse, et son fils, haut potentiel qui préfère observer et contempler la nature plutôt que d’aller à l’école où on le traite de paresseux, passent deux mois sur l’île de Ven entre le Danemark et la Suède. Ils vont ressentir la liberté, la douceur de la nature, la simplicité et surtout ils vont approfondir leur découverte de l’histoire de Tycho Brahe, astronome du seizième siècle qui a construit un observatoire sur cette île.

L’écriture est douce et légère, un peu poétique mais elle a aussi parfois un ton trop encyclopédique (trop didactique).

La narration à deux voix m’a paru factice. Elles sont trop identiques. Parfois j’arrivais à la fin d’un court chapitre, surprise parce que je réalisais tout à coup que c’était la voix du garçon… alors je reprenais pour lire les quelques lignes précédentes autrement, avec le regard de Célian…

J’attendais aussi davantage je crois de cet enfant, en rupture avec le monde scolaire (ça me parle tellement), « je serai photographe animalier » dit-il à sa mère. Quelques phrases de sa part ont su me toucher, mais trop peu…

Les relations entre la mère et le fils sont extrêmement distantes, même si les mots expriment parfois la tendresse de l’une pour l’autre. Des mots, pas des gestes, pas des actes, comme si la mère observait son fils de loin, le regardait se mouvoir, s’intéresser à son environnement, sans qu’il n’y ait aucune interaction entre eux. Il n’est pas toujours facile d’entrer en relation avec de tels enfants, et pourtant, on y arrive d’une manière ou d’une autre, un regard, un geste ébauché, un mot, un petit dessin déposé rapidement sur le coin d’une table…

Quelques mots très justes m’ont parlé comme lorsque l’enfant censé travailler l’Histoire, tout à trac, dit à sa mère : « Tu savais que Ven abrite une des plus importantes populations de lézards agiles d’Europe ? » Lorsque je travaille avec certains élèves, il m’arrive d’être confrontée à ce genre de réaction… qui m’amuse toujours et qui me renvoie à mon incompétence… Comment sortir certains enfants de leur monde propre pour les emmener vers quelque chose qui… les ennuie…

J’ai lu certains passages de manière fluide et intéressée et d’autres de la même manière que Célian, mon esprit vagabondant ailleurs…

J’ai un « Célian » dans ma classe que je vois s’épanouir depuis deux ans et s’il était estampillé « paresseux » avant d’arriver dans ma classe (parce qu’il ne produisait rien du tout), je n’en ai jamais tenu compte et me suis évertuée à l’apprivoiser afin qu’il révèle tout le potentiel qu’il avait en lui. C’est le plus beau des voyages pour un enseignant… emmener un élève dit « atypique » et en rupture avec le monde scolaire, sur la voie du plaisir de venir à l’école.