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L’enfer de Church Street, Jake Hinkson

L’enfer de Church Street, Jake Hinkson, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister, 2015, lu en poche.

Sur un parking, un homme en braque un autre qui lui fait alors une drôle de proposition : il lui donnera les trois mille dollars qu’il a en poche à condition que le braqueur accepte de se laisser emmener en voiture en Arkansas. Trois ou quatre heures de route, pendant lesquelles il sera obligé d’entendre sa confession.

« Pour le moment, nous sommes dans une impasse. Vous voulez me voler. Je refuse de m’arrêter. Si je nous fracasse contre un arbre ou que je nous envoie par-dessus un parapet, peut-être que vous survivrez mais ce n’est pas sûr. Peut-être que vous perdrez un bras ou une jambe. Mais nous pourrions changer la donne. »

Geoffrey Webb, raconte de quelle manière, alors qu’il est plutôt bien intégré au sein de l’Eglise, il va vriller, sévèrement. La faute à quoi ? A son désir bestial pour la fille du pasteur. Les atrocités vont se succéder presque malgré lui. Bah oui, il ne voulait pas, il était obligé, ils se sont réveillés, ils l’ont surpris… Bref, je n’en dirai pas plus.

Ce livre est un petit bijou d’immoralité, d’humour noir de chez noir, de cynisme. On frise parfois le burlesque mais un burlesque à la Tarantino. A travers une histoire sordide, riche en cruauté, l’auteur règle ses comptes avec l’Eglise, avec la religion, avec les petits arrangements des hommes de Dieu. Je me suis régalée.

« S’il n’y avait pas de souffrance, les hommes ne ressentiraient pas le besoin de croire en Dieu. Mais le plus écœurant, c’est que, s’il y a un Dieu, il a justement dû prévoir ça. »

C’est étonnant de se régaler d’un festin de barbarie, non ? Devrais-je consulter ? 

Et cerise sur l’hostie, la fin est très réussie, inattendue et en même temps parfaite. Elle ne pouvait être autre.

August, de Callan Wink

August, Callan Wink, traduit de l’américain par Michel Lederer, Albin Michel, Collection Terres d’Amérique, 2022, 380 pages.

D’emblée, je me suis sentie chez moi, dans les phrases de Callan Wink, son univers m’était familier (et pas seulement parce que j’avais lu ses nouvelles), j’étais bien, avec cette envie de ne pas quitter August, d’aimer le regarder vivre, grandir, comprendre, se perdre, se retrouver, hésiter.

D’une nouvelle nommée Les respiriens, dans son excellent recueil Courir au clair de lune avec un chien volé, Callan Wink a déroulé l’histoire de ce jeune adolescent, qui va suivre sa mère dans le Montana.

Il tuait des chats pour se faire un peu d’argent dans la nouvelle, il deviendra un très bon footballeur, puis il travaillera dans une ferme sans compter ses heures, il apprendra à danser, il se soulera, il aimera, il se bagarrera, il donnera de temps en temps des nouvelles à ses parents sans leur raconter grand-chose de sa vie. Ça ne parait pas bien enthousiasmant, en le racontant comme ça.

Et pourtant !

Ce roman je l’ai dévoré à grandes lampées sur certains passages, je l’ai dégusté à petites doses sur d’autres pour finir par engloutir les cent dernières pages d’une traite. Pas de suspense, pas d’événements majeurs (peut-être un événement marquant par sa violence et qui va déstabiliser August…). Mais sinon, rien de tout ça. En revanche, une ambiance, une sincérité, une authenticité. La difficulté pour August de se lier aux autres, sa manière d’appréhender sa vie, sa quête personnelle, ses rencontres, tout est captivant. Je le répète, je me suis sentie extrêmement bien à naviguer entre les actes du quotidien du personnage, ses maladresses, sa fragilité et en même temps sa détermination.

Roman initiatique, roman d’un adolescent un peu perdu dans une Amérique qui vient de subir les attentats du 11 septembre, roman d’un amoureux de la nature, qui n’hésite pas à travailler tous les jours dans un ranch au bout du monde. Une vraie grande réussite. Simple et efficace. J’en redemande.

« August avait la sensation que son existence était désormais divisée en deux parties distinctes : celle dans laquelle Skyler était en vie et où son père, sa mère et lui vivaient ensemble dans la nouvelle maison, et celle d’aujourd’hui où tout baignait dans un brouillard confus. Alors qu’il enroulait autour de sa fourchette les spaghettis préparés par la jeune femme, il prit soudain conscience que la totalité de sa vie jusqu’à cet instant précis existait dans le passé, ce qui signifiait peut-être qu’elle n’existait pas du tout, ou du moins pas vraiment. Elle aurait fort bien pu être enterrée dans le pré à côté de son chien. »

Merci aux éditions Albin Michel pour l’envoi de ce roman.

Naduah, une BD de Séverine Vidal et Vincent Sorel

Naduah, Séverine Vidal, Vincent Sorel, Glénat, mars 2022, 111 pages

Cet album nous raconte la vie de Cynthia Ann Parker, capturée par les Comanches, puis capturée à nouveau 24 ans plus tard, par une troupe de Texas rangers.

Une histoire incroyable, extraordinaire, vue par les yeux d’une petite fille. Et c’est la vraie réussite de l’album : le choix de cette narratrice, Anabel (totalement créée par la scénariste). Elle est fille d’un Texas Ranger et en même temps parvient avec naturel à entrer en contact avec Naduah, celle qui ne veut surtout pas être ramenée chez les « siens », parce que les « siens », ce sont les Comanches, ses deux garçons, sa fille et surtout son époux qu’elle aimait tant. La narratrice est le pont entre les deux peuples. Elle est celle qui révèle la vraie personnalité de Naduah, elle est celle qui lui donne la parole.

Séverine Vidal a évidemment romancé l’histoire de Cynthia/Naduah, elle prend clairement position pour son héroïne, elle en fait une victime de la violence des hommes, mais aussi une femme amoureuse, une mère aimante. Elle l’imagine heureuse chez les Comanches, et malheureuse auprès des Blancs à la fin de sa vie.

Si l’émotion est palpable dans les situations, dans les mots, elle l’est aussi à travers les dessins, avec ses couleurs douces sur certains passages et plus violentes dans ses rouges des scènes de combat.

L’illustration de la couverture résume à elle seule ce que Séverine Vidal a voulu faire passer. Le regard dur, fermé, voire un peu effrayant de Naduah, sa bouche mécontente, et la douceur de ses bras enlaçant ce bébé qu’elle allaite. Sa volonté de ne pas « être récupérée par les Blancs », son attachement à ses enfants, sa vraie famille, cet écartèlement entre deux cultures, se lisent très clairement dans ses yeux.

Cette BD est aussi sensible que puissante. Elle a bien sûr touché en ligne directe mon cœur qui penche si souvent en faveur des Indiens.

L’autre moitié du monde, Laurine Roux

L’autre moitié du monde, Laurine Roux, Les éditions du Sonneur, janvier 2022, 252 pages.

1930. L’Espagne. Dans le delta de l’Ebre, des paysans, exploités par un couple de tyrans dont le fils use et abuse du droit de cuissage, vont peu à peu prendre conscience de l’injustice qu’ils subissent et vont se fondre dans la révolte qui pointe son nez dans une Espagne meurtrie. Nous vivons là les prémices de la guerre civile, Franco n’est pas loin et la République se meurt.

Ce roman de Laurine Roux est très différent des deux autres et c’est une réussite totale. Roman historique, roman de la passion pour une cause, roman qui souligne la maltraitance des femmes, nous sommes loin de la dystopie qui lui allait à ravir. L’écriture est toujours là, celle qui m’avait déjà tant séduite.

Laurine Roux a l’art de trouver le verbe qui fait décoller ses phrases, les mots qui s’harmonisent entre eux et font s’élever une petite musique qui bouscule les cœurs.

« Le jour beurre à peine l’horizon. »

« Nectarines, abricots, pêches, figues, pastillent les arbres. »

« Au loin, l’aube dorlotait l’horizon. »

« Cette fille, elle le débordait, c’était une tempête, une sale petite tempête, qui décoiffait et déployait. Et lorsqu’elle en avait fini, elle laissait un vide immense, des plages désertes qu’un simple rire suffisait à peupler. »

Laurine Roux raconte aussi bien les événements qu’elle évoque la nature. C’est pourquoi on avale les pages avec frénésie. Tantôt on se régale d’un mot bien choisi, tantôt d’une phrase évocatrice, tantôt on soutient les personnages, on les suit avec ardeur, on espère avec eux, on est anarchiste, on veut se venger de la Marquise et de son atroce fils. On ne les accompagne pas, on est eux.

Certains passages résonnent toujours aujourd’hui :

« Le futur des anarchistes, il le promet radieux. Juan se dégage, marmonne entre ses dents. Il est d’avis que les hommes ne sont pas foutus de rester tranquilles autour d’une table. Il y en aura toujours un qui voudra la place d’honneur. »

La construction est habile, certes pas originale, mais la deuxième partie arrive, comme un moment suspendu, après une ellipse d’une trentaine d’années, et elle ouvre la porte des possibles, des suppositions. Elle permet aussi de respirer. Enfin, la troisième partie comble le vide, donne des réponses, et fait couler des perles d’eau sur nos visages en apportant une conclusion qui caresse notre goût pour les fins ouvertes et qui laissent percer un grain d’espoir, parce que « derrière chaque bouquet au bord de la route se tient un fantôme », un fantôme qui accompagne les vivants pour qu’ils n’oublient pas.

Alors, oui bien sûr, lorsque Luz apparait, on se doute qu’elle aura un lien avec les autres personnages, on comprend même très vite lequel, mais peu importe, on y croit, on en veut, on en redemande et on se laisse embarquer au gré de cette superbe écriture, sans broncher, et même avec délectation.

Merci à Joëlle qui m’a permis de gagner ce roman, aux éditions du Sonneur et à lecteurs.com.

Avant la longue flamme rouge, Guillaume Sire

Avant la longue flamme rouge, Guillaume Sire, Calmann-Lévy, 2020, 408 pages en poche.

Quel récit ! Poignant du début à la fin.

C’est l’histoire d’un jeune garçon, Saravouth qui vit à Phnom Penh. Il a un père, une mère, et une sœur.

« En 1971, Saravouth a onze ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur mère, Phusati, enseigne la littérature au lycée René-Descartes. Leur père, Vichéa, travaille à la chambre d’agriculture. »

Un jour, sa vie va basculer dans l’horreur…

Saravouth s’est construit un Royaume intérieur auquel sa sœur a accès, grâce aux lectures que sa mère leur fait de l’Iliade, l’Odyssée, Peter Pan… Cette façon de raconter ce que ce jeune garçon vit à l’intérieur de lui-même est bouleversant. Les multiples comparaisons et va-et-vient entre le Royaume intérieur et l’Empire extérieur donnent à ce texte une puissance formidable. Ce n’est pas seulement le récit d’un jeune garçon à la recherche de sa famille, ce n’est pas seulement l’odyssée de Saravouth qui cherche à revenir dans son Ithaque natale, c’est aussi le récit d’un jeune garçon que la littérature entraine dans les méandres des mots, dans ce qu’ils évoquent, dans ce qu’ils font naître dans son cœur et dans son esprit.

« Les mots sont des hameçons envoyés par les poètes pour creuser des sillons sous le soleil, la mer, les cimes de l’Himalaya, les jardins multicolores, les horloges mécaniques. Les mots dansent partout. Ils travaillent. Ils organisent des batailles. La vie, les étoiles, la peau, le silence, ce sont des mots. Ce sont des hameçons. Il suffit d’écouter. »

« Les lycéens tirent les ficelles lestées par les hameçons des mots. Et ils constatent en le faisant qu’il y a toujours quelque chose au bout. »

Les lycéens évoqués ci-dessus sont ceux de la mère de Saravouth, elle est une magicienne qui arrive à hameçonner ses élèves, comme elle a embarqué ses enfants dans l’univers littéraire des personnages de fiction.

Saravouth existe, je l’ai vu dans une vidéo citée dans l’épilogue… Il est un survivant de l’horreur. En 1971, le Cambodge est en plein guerre civile, les habitants vivent atrocités sur atrocités, seule la fuite vers la Thaïlande peut leur permettre d’y échapper. Mais qui y parvient ?

La ténacité de ce jeune garçon, qui échappe à la mort à plusieurs reprises, est à tous égards, exemplaire. Il ne perd jamais l’espoir de retrouver ses parents, de retrouver les personnes qu’il a côtoyées quand ils étaient encore heureux.

Un roman qui serre le cœur.

Les femmes de North End, Katherena Vermette

Les femmes du North End, Katherena Vermette, traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Fournier, Albin Michel, collection Terres d’Amérique, 2022, 431 pages.

« Sa mère n’était plus une personne, elle était une histoire. »

Stella est réveillée en pleine nuit par son bébé, et elle assiste alors par la fenêtre de sa chambre, médusée, choquée, à une violente agression … C’est le point de départ de ce roman.

Dix voix retracent les évènements jusqu’à cette nuit funeste, chacune de son point de vue, de celle de la victime à celle du bourreau, en passant par les voix des tantes, mères, cousines, sœurs. Une seule voix masculine, celle d’un jeune policier métis. La construction est très habile, on avance progressivement dans la compréhension de la situation. On croit savoir ce qui s’est passé, mais on ne sait rien… Toutes ces femmes ont un lien entre elles, lien d’amitié, lien familial, lien affectif, et puis le pilier, Kookom, celle qui rassemble, qui pardonne, qui transmet, celle qu’on aimerait avoir pour grand-mère. Toutes ces femmes autochtones ont subi la violence de la vie, des hommes, des autres femmes.

Ce roman évoque sans concession la misère, la dépendance à l’alcool, à la drogue, la détresse des unes et des autres, mais malgré la violence, la dureté des situations, ce roman est lumineux, et il dégage une chaleur incroyable. Et pourtant que d’épreuves, que de sacs de nœuds, que de tragédies, de drames silencieux et mal cicatrisés… de l’indicible, des paroles étouffées, des culpabilités mal assumées…

C’est bien la chaleur des relations entre toutes ces femmes, la solidarité, l’entraide, l’amour qui ne se dit jamais mais qui transpire par tous les pores des corps et des cœurs brisés, qui font de ce roman un petit chef d’œuvre d’humanité.

Les personnages sont tous incarnés, ils sont tous d’une belle profondeur, ce ne sont pas des êtres de papier mais bien des êtres de chair et de sang. Leurs liens sont inextricables, sont puissants et on soupire d’aise devant tant d’empathie et de compréhension.

Les phrases de l’auteure, ce sont les chaudes braises au bout du tunnel, c’est l’espoir au sein d’un quartier défavorisé, ce n’est surtout pas le noir pour le noir, c’est le noir auréolé de lumière.

Merci aux éditions Albin Michel pour ce beau cadeau.

Comme des ombres sur la terre, James Welch

Comme des ombres sur la terre, James Welch, traduit de l’américain par Michel Lederer, Albin Michel, 1994, 394 pages denses et riches.

Quand j’étais petite j’aimais regarder les westerns et je souhaitais toujours que les Indiens gagnent… Pourquoi ? Parce que je sentais déjà qu’ils étaient maltraités, incompris ? Est-ce que j’avais déjà en moi ce sentiment de révolte contre les oppresseurs ? Ou bien leurs coutumes, leurs couleurs, leurs scalps brandis comme des petites victoires, leurs chevaux fougueux attiraient mon œil de jeune enfant ?

Avec ce roman, on est totalement immergé dans l’univers des Indiens, à la fin du XIXème siècle. On suit le parcours d’un jeune homme nommé Chien de l’Homme Blanc qui deviendra Trompe-le-Corbeau après une expédition contre la tribu des Crows. Comment oublier les cérémonies pour célébrer le Chef Soleil, les rêves prémonitoires des membres de la tribu, les interprétations des signes de la Nature, les révoltes des uns et les soumissions des autres, les scènes de chasse, l’abnégation de Trompe-le-Corbeau toujours prêt à faire passer le bien-être de son peuple avant ses propres désirs ? Ce roman est magnifique dans sa description d’un monde qui se meurt, les Napikwans (les Blancs) se faisant de plus en plus présents, de plus en plus offensifs. James Welch nous invite à comprendre ce monde tellement éloigné du nôtre, parce que tellement proche des forces de la Nature, tellement à l’écoute, tellement imprégné du monde des esprits. Et surtout il démontre, s’il en était besoin, à quel point les Blancs ont su annihiler ce qu’ils étaient, ne serait-ce qu’en leur faisant accéder aux vertus maléfiques de l’alcool, en montant les tribus les unes contre les autres, en les écrasant de leur supériorité d’hommes blancs…

J’ai voyagé avec ce livre pendant plusieurs semaines, le dégustant par petites touches. Il me laissera des images fortes en tête. Si l’on veut comprendre les malheurs des peuples autochtones aujourd’hui, il faut remonter à la source de ce désastre… et ce livre nous le permet… alors, il ne faut pas se priver de telles lectures.

Cette lecture s’inscrit dans l’Objectif Pal d’Antigone.

La constellation du chien de Peter Heller

La constellation du chien, Peter Heller, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Actes sud, 2013, lu en poche, 408 pages.

 « La grippe a tué presque tout le monde, puis la maladie du sang a pris le relais. Dans l’ensemble, ceux qui restent sont du genre Pas Gentils, c’est pour ça qu’on vit dans la plaine, pour ça que je patrouille tous les jours. »

Le roman commence neuf ans après…

D’ordinaire dans les romans survivalistes, ceux qui restent marchent… Ici notre héros, Hig, vole. Il a un avion, il survole et surveille les environs. Il a un pote, Bangley, un homme un peu brut de décoffrage, qui manie la gâchette comme moi le stylo. Et puis, il y a le chien Jasper, son co-pilote, son ami, son frère, celui qui lui donne une raison de vivre ou tout au moins de survivre.

Ce roman, découpé en tout petits paragraphes, est hypnotique. Difficile de le lâcher, de s’en détacher, et même après l’avoir posé, les images nous hantent. Il est pire que des montagnes russes, l’auteur alterne des moments contemplatifs, dans la nature, des souvenirs poignants, et tout à coup, le rythme s’accélère et on lit en apnée les aventures dangereuses qui arrivent aux personnages.

« Le chagrin est un élément. Il possède son propre cycle comme le carbone, l’azote. Il ne diminue jamais, jamais. Il traverse tout. »

Et dans ce monde où l’homme peine à survivre, le plus petit mouvement, la plus petite poussée d’adrénaline, la peur subite de mourir, donne à la vie un goût délicieux. C’est pourquoi Hig décide un jour d’aller au-delà de l’environnement proche qu’il a l’habitude de survoler, pour éprouver enfin quelque chose de fort, « pour être à nouveau heureux d’être en vie. »

Pour un premier roman, c’est vraiment très fort !

Les abeilles grises d’Andrei Kourkov

Les abeilles grises, Andreï Kourkov, traduit du russe par Paul Lequesne, Liana Levi, 2022, 398 pages.

Ce roman se situe après l’annexion de la Crimée par les Russes, dans le Donbass, dans une zone vidée de ses habitants qui ont fui la guerre entre les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne.

Dans un petit village abandonné de cette « zone grise », deux hommes vivent de manière rudimentaire, sans électricité, avec peu de nourriture, chacun dans sa maison. Ce sont des ennemis d’enfance. Ils ont grandi ensemble, se sont détestés ensemble, ont vécu leur vie d’adulte à quelques rues d’écart et se supportent et même s’entraident parce qu’il n’y a plus personne. Sergueïtch est apiculteur, il aime ses abeilles et croit à leur pouvoir thérapeutique. Pachka et lui ont des points de vue divergents sur la situation. L’un va se ravitailler auprès de ses amis Russes, l’autre a un ami Ukrainien qui vient le voir de temps en temps et qui lui fait un cadeau surprenant (pour nous qui vivons en paix).

A l’arrivée du printemps, Sergueïtch décide d’emmener ses abeilles loin de cette zone de combat où les grenades sont plus nombreuses que les fleurs. A propos de grenade… Kourkov nous réserve, avec la malice qui le caractérise, une incroyable surprise au bout du voyage.

Je me suis glissée dans ce roman tranquillement au rythme des vies monotones des deux protagonistes jusqu’à ce que le voyage commence et que l’apiculteur vive une succession de péripéties s’appuyant sur les absurdités de la situation (lors des passages de frontières), la méfiance des uns envers les autres, si tu es en Ukraine on se méfie de toi parce que tu viens du Donbass, si tu es en Crimée, et que tu côtoies les Tatars, on te regarde d’un mauvais œil, mais où est-on bien en Ukraine ?

Le plus gros paradoxe de ce roman c’est la sérénité qui s’en dégage. Malgré le bruit des bombes, le grondement des canons, l’absence de vivres, Sergueïtch reste étrangement calme, et même si la présence d’un cadavre dans le no man’s land (qu’aucun soldat d’un côté ou de l’autre ne vient retirer), l’inquiète, nous continuons à suivre tranquillement le moindre de ses mouvements. En Crimée, l’apiculteur va baigner dans une nature féérique qu’il contemplera toujours avec intérêt. La comparaison qu’il fera entre les abeilles et les hommes se fera toujours au bénéfice des unes et au détriment des autres. Et aujourd’hui, les paroles de Kourkov résonnent encore plus à la lumière de la terrible actualité, elles prennent toute leur ampleur.

J’ai appris beaucoup de choses sur l’Ukraine, j’étais très ignorante… J’ai découvert l’existence des Tatars, et si Kourkov ne donne pas beaucoup de détails sur les situations réelles des uns et des autres, il sème des pierres, des petites pierres qui permettent au lecteur de construire sa propre vision de la situation. Et libre à lui ensuite, d’approfondir ou non par des recherches personnelles.

Ce roman, aujourd’hui, parait essentiel. Kourkov est un auteur ukrainien majeur et sa voix doit être entendue. De quelle manière peut-on aider un auteur si ce n’est en le lisant ?

 Il avait laissé derrière lui les « erpédistes » et les soldats ukrainiens. Derrière lui le grondement des canons proches et lointains. Derrière lui la guerre à laquelle il ne prenait aucune part, mais dont il était devenu simplement l’habitant. Habitant de la guerre. Un sort nullement enviable, mais autrement plus tolérable pour un être humain que pour des abeilles. Sans les abeilles, il ne serait parti nulle part, Il aurait eu pitié de Pachka, il ne l’aurait pas abandonné tout seul. Mais les abeilles, elles ne comprenaient pas ce qu’était la guerre ! Les abeilles ne pouvaient pas passer de la paix à la guerre et de la guerre à la paix, comme les humains. 

Et ce terrible dialogue :

— Mais c’est leur terre, objecta timidement Sergueï.
— Leur terre ? C’est la meilleure ! s’indigna la femme benoîtement. Elle est russe et chrétienne, et ça depuis la nuit des temps ! Bien avant les Tatars, les Russes ont apporté de Turquie le christianisme ici. À Chersonèse. Il n’y avait alors aucun musulman. Ce sont les Turcs qui plus tard les ont envoyés en même temps que l’islam. Poutine, quand il est venu, a raconté lui-même tout ça : ici, on est en sainte terre russe.
— Bon, moi, je ne connais pas l’histoire. Les choses peuvent s’être passées de mille façons.
— Les choses se sont passés comme Poutine l’a dit, insista la vendeuse. Poutine ne me ment pas.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, la BD

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Vincent Turhan, d’après le roman de Richard Wagamese, Sarbacane, janvier 2022, 148 pages.

Le premier roman que j’ai lu de Richard Wagamese était Les étoiles s’éteignent à l’aube, il m’avait touché en plein cœur. Alors, lorsque j’ai vu l’adaptation en BD, je l’ai feuilletée en tremblant puis reposée. Le roman m’avait suffi, les mots de cet auteur m’avaient comblée, je n’avais pas besoin d’images !

Et puis quelques semaines plus tard, je suis retournée dans une librairie, l’ai feuilletée à nouveau et j’ai été touchée par les couleurs… Et sans plus réfléchir, je l’ai achetée.

J’ai mis un peu de temps pour l’ouvrir. Cette peur d’être déçue, de ne pas retrouver ce qui m’avait tant séduite…

Il m’a accompagnée une nuit d’insomnie, j’ai pris le temps de bien regarder les dessins, de me laisser toucher par les couleurs, de me replonger dans cette histoire si terrible, si puissante. Ah ! le bonheur de retrouver Richard Wagamese (trop tôt disparu, je ne m’en suis toujours pas remise) ! Lorsque j’ai fini l’album, mes yeux étaient emplis de larmes, comme si je le découvrais pour la première fois.

Le voyage initiatique de ce fils et de ce père qui vont apprendre à se connaître est parfaitement bien retranscrite. Certaines scènes sont suggérées avec tact, d’autres montrent le désarroi du père, sa déchéance, ses batailles contre ses démons. Les paysages sont superbes, les couleurs les subliment.  Les tons chauds, doux, atténuent la dureté du propos. On navigue aisément entre les vignettes où seule la contemplation est permise et celles où les souvenirs du père rencontrent les coups de la vie. C’est une réussite !

« Les anciens nous ont raconté plein d’histoires. Je ne me rappelle pas de tout, mais je me souviens d’une légende qui nous vient des Algonquins.
D’après cette légende, les étoiles dans le ciel, ce sont tous les feux de camp que nos ancêtres continuent de faire pendant leur voyage dans l’autre monde. C’est pour ça qu’elles brillent si fort, et qu’il y en a autant, si bien qu’on n’est jamais vraiment seul.
Quand le soleil se lève, à l’aube, les étoiles s’éteignent et nos ancêtres reprennent leur route. »