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Pause estivale et plus si affinités…

…pour cause de déménagement, puis de gros travaux et donc d’une vie en mode «camping» sans internet… Il va me falloir un peu (beaucoup) de temps pour écrire à nouveau des articles, et même pour lire au rythme habituel (d’autant plus qu’à la rentrée prochaine je reprends à plein temps, ma demande de temps partiel m’ayant été refusée. Merci l’Éducation Nationale !).



En revanche, j’essaierai de passer chez vous, à l’occasion, dans un moment creux, pour quelques minutes de décompression…

Je vous dis à… plus tard… et vous souhaite un bel été et de belles lectures.

L’hôtel de verre de Emily St. John Mandel

L’hôtel de verre, Emily St. John Mandel, traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé, Rivages/noir, 2021, 397 pages


Ecrirai-je, n’écrirai-je pas ? Tout le long de ma lecture qui fut, je dois le dire d’emblée, irrégulière, parfois captivante mais parfois laborieuse, je me posais cette question. Ce livre a été, généralement, apprécié et là, je me sens un peu seule… comme Walter dans son hôtel…

De quoi parle ce roman ?

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Ces mots ont été tracés au marqueur à acide sur la paroi transparente de l’hôtel Caiette au nord de l’île de Vancouver. On y accède qu’en bateau et seuls de richissimes clients y séjournent. Ce graffiti est bien vite masqué mais quelques personnes ont eu le temps de le lire, dont Vincent, une jeune femme (oui, oui, une femme…) qui travaille au bar et dont le demi-frère travaille aussi dans l’hôtel. Ce message était destiné, visiblement, au milliardaire américain Jonathan Alkaitis…

Ce roman fourmille de personnages qui se croisent, ou pas, qui ont, en tout cas, un point commun, c’est d’avoir rencontré Jonathan Alkaitis, celui qui va bouleverser leurs vies et même la détruire. Seule, Vincent, va réussir à s’en sortir, même si les premiers mots du roman qui sont aussi les derniers évoquent sa disparition.

« Commençons par la fin : je dégringole du pont du navire dans les ténèbres tempétueuses, le souffle coupé par l’effroi de la chute, ma caméra s’envolant sous la pluie… »

Alors qu’est-ce qui a coincé ?

J’ai commencé la lecture de ce roman avec enthousiasme, j’aimais l’ambiance, un peu sombre, un peu étrange, Vincent et son demi-frère Paul étaient des personnages auxquels je m’attachais, fragiles, profondément marqués par ce qu’ils avaient vécu dans leur enfance.

Et puis, on a perdu Paul pour se centrer sur Vincent qui vivait ses années « conte de fées » auprès du fameux financier Jonathan Alkaitis. Ensuite, on a perdu Vincent, pour s’attacher à Alkaitis, qu’on a lâché pour se rapprocher de Leon Prevant et d’autres…

En fait, je n’avais pas toujours envie de suivre la piste que m’imposait l’auteure. Seulement voilà, ce que je ne savais pas, c’est que cette piste-là était la principale, celle autour de laquelle tout tournait. (L’auteure s’est inspirée d’une histoire réelle, l’affaire Madoff). Je ne le voulais pas parce que je ne m’y attendais pas et parce que j’avais envie de savoir ce qui était arrivé à Paul, ce qu’il était devenu. J’avais perdu Vincent pendant quelques pages, et j’étais heureuse de la retrouver… En fait, je crois que, dès qu’on me parle finance, je ferme les yeux et les oreilles.

Ce roman est un puzzle, dont les pièces ne s’imbriquent pas toujours très bien. On en perd quelques-unes en route, et pas toujours celles qu’on souhaite.

Comment peut-on tout perdre en quelques minutes ? C’est un des sujets du roman. Et comment se reconstruire à partir de là, si certains penchent pour le suicide, d’autres essaient de trouver une alternative, une autre manière de vivre, comme Leon Prevant.

Comment vivre avec une culpabilité logée au fond du cœur ? C’est ce que ressent Paul qui a réussi à percer dans le monde musical grâce aux films qu’il a subtilisés à Vincent.

Comment vivre sa vie d’homme privé de liberté, incarcéré dans une prison pour un nombre incalculable d’années ? En imaginant une contrevie. En côtoyant les fantômes.

Le gros atout de ce roman, c’est l’absence de manichéisme, les personnages ont tous leur côté sombre et leur côté lumineux. De chacun, il y a quelque chose à tirer.

Pour conclure, je reste dubitative. J’ai énormément aimé le début, la fin (superbe), certains passages hypnotiques, mais je me suis ennuyée aussi, parfois, trop souvent à mon gré. Je n’ai pas retrouvé le souffle de son roman précédent, Station Eleven, qui m’avait tant emportée, ou, si je l’ai retrouvé, ce n’est qu’à certains moments.


Antigone n’a pas été convaincue par le scénario trop décousu.

 Electra a « été happée par l’histoire, par la profondeur des personnages, par leurs pensées, leurs doutes. »

Pour Kathel, « L’écriture et la construction très subtile constituent une belle manière de parler d’un sujet plutôt rébarbatif. »

Léa n’a pas eu le coup de cœur parce qu’elle a trouvé « certaines parties moins captivantes que d’autres » mais elle l’a apprécié quand même.

Pour Nicole, c’est « du grand art ». La virtuosité de l’auteure « se révèle dans toute sa splendeur avec ce récit fragmenté, sorte de puzzle d’éclats de verre aussi tranchants que réfléchissants. »

Sunalee a été aspirée par ce roman et a eu du mal à le quitter.

Le fleuve des rois de Taylor Brown

Le fleuve des rois, Taylor Brown, Traduit de l’américain par Laurent Boscq, Albin Michel, collection Terres d’Amérique, 2021, 452 pages


« On dit qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, et Hunter sait que cet adage signifie qu’on ne peut jamais toucher deux fois la même eau vive. Qu’à peine effleurée, elle est déjà ailleurs, dans la mer, ou dans les nuages, ou dans le sang des bêtes et des hommes. »


Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter descendent l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. Mais Lawton n’a pas ce seul but en tête, il cherche aussi à comprendre de quelle manière son père est mort, il ne croit pas à la version officielle (« un impact d’esturgeon apparemment ») et profite de cette descente du fleuve pour creuser plus avant le sujet. On ne peut dire ce qu’il découvrira mais sa déception sera à la hauteur de son attente…

Les chapitres alternent entre ce périple qui permettra aux deux jeunes hommes d’apprendre à se connaître, l’expédition à laquelle participe le dessinateur et cartographe Jacques Le Moyne en 1564, et le passé de ce fameux père, Hiram. Trois récits, trois époques. Le point commun étant le fleuve et ses démons.

Car ce fleuve est un personnage à part entière. Il renferme bien des mystères, à commencer par celui évoquant la présence d’un monstre en son sein. Légende qui a traversé les siècles et qui s’avère encore bien vivace.

C’est un roman ambitieux et follement intéressant. Difficile à lâcher. J’avais souvent hâte de retrouver les premiers colons français sur les terres indiennes du Nouveau Monde, leur expédition parfaitement relatée, leur manière de traiter les indiens, leur soif d’or, leur peur de la cruauté des colons espagnols, cet épisode historique a comblé mon désir d’en savoir toujours plus sur cette période de l’histoire. Tout ce qui est lié à la découverte de l’Amérique, à la colonisation de ses terres me passionne.

Et Taylor Brown montre bien que la chose la mieux partagée du seizième au vingt-et-unième siècle, c’est la cupidité, l’appât du gain, la soif de posséder toujours plus au détriment de toute humanité, au mépris du respect de la nature, avec un égoïsme qui surpasse la bêtise.

Les récits, dans une puissante construction, se retrouveront liés à la toute fin du roman, liés par ce fleuve, ce fleuve-roi, ce fleuve qui garde précieusement ses mystères en lui.

Ode à la nature, diatribe contre la pollution, dénonciation de la voracité des hommes pour l’argent, ce roman est dense, puissant, captivant. J’ai été emportée dans ses flots.


« J’ai pas mal bourlingué à la surface du monde, mon ami. Et manquer à sa parole est la seule chose universellement condamnée. »


Merci aux éditions Albin Michel pour l’envoi de ce roman.

Indésirable d’Erwan Larher

Indésirable, Erwan Larher, Quidam éditeur, 2021, 335 pages


« Il faudrait ne pouvoir vivre que des premières fois. »


Encore un ! Encore un roman d’Erwan Larher ! Bien sûr, je ne pouvais que sauter dessus. Et bien sûr, je ne suis pas déçue !

Cette fois, sa passion pour les vieilles pierres transpire de tous les pores de ses mots, de ses phrases. A commencer par le titre du premier chapitre, L’érotisme des vieilles pierres. Sam entretient avec sa maison une relation charnelle et lorsqu’on connait un peu l’auteur, on sait qu’il ne nous dit pas de sottises quand il s’attaque au sujet de la rénovation d’un vieux logis.

Mais revenons à la source. Sam jette son dévolu sur une maison, non, plutôt une belle bâtisse ancienne à rénover dans les règles de l’art. Elle se trouve dans le village de Saint-Airy, un bourg français comme un autre, pas pire, pas mieux, peuplé de gens qui se méfient des étrangers surtout s’ils ne ressemblent ni à une femme, ni à un homme. Ce Sam Zabriski est un être énigmatique, qui surprend, fait frémir ou sourire, voire inquiète. Comme un pavé dans la mare, il va modifier la vie de cet endroit, et l’auteur va en profiter pour écorner ce qui lui déplait, non sans humour.

Sur un petit air de thriller (des morts, un vol de lingots, des mafieux très dangereux), quelques notes politiques (une élection municipale avec une liste participative), une petite ballade chez des habitants, dignes représentants de la diversité du genre humain, quelques clins d’œil à Francis Rissin ou à son roman précédent Pourquoi les hommes fuient ? et le tour est joué. On enchaîne les courts chapitres les uns derrière les autres, on ne se ménage pas beaucoup de pauses, on en reprendra bien quelques pages, allez un petit chapitre supplémentaire, et voilà, on avale ce roman, l’air de rien, comme si l’on sirotait une bonne bière. Parce que c’est bon, c’est gouleyant, c’est surprenant, c’est vivant !

Je suis toujours amoureuse de cette langue, c’est un des rares auteurs qui m’oblige à ouvrir un dictionnaire, il joue avec les mots, s’amuse à transformer des adjectifs en verbes, il est inventif, il manie l’art du dialogue à la perfection et sublime trait de génie : il crée une langue pour transcrire le neutre, ni féminin, ni masculin ou les deux à la fois, à l’heure de l’écriture inclusive, c’est plutôt jubilatoire.

Encore un bon cru, mais existe-t-il des mauvais crus dans la cave Larher ?

Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea

Des diables et des saints, Jean-Baptiste Andrea, L’iconoclaste, 2021, 363 pages


Oh le gros coup de cœur ! Mais pourquoi n’ai-je pas encore lu cet auteur ? C’est son troisième roman, j’ai vu ses livres sur les blogs, mais jusqu’ici je n’avais jamais franchi le cap. Quelle écriture !

Le ton, le rythme, les mots justes, les images, tout m’a séduite. Et puis l’histoire, bien sûr.

Les ingrédients ?

Un orphelinat, de la maltraitance au nom d’un Dieu « sourd » aux malheurs des orphelins, des enfants courageux, des amitiés fortes et des trahisons, une fleur aux épines acérées mais au parfum ô combien doux…

« Alors si, j’ai longtemps cru que Dieu était cruel. Sadique.

Et puis un jour, au détour d’une sonate, j’ai saisi. Personne n’a pensé que Dieu était peut-être, tout simplement, sourd comme un pot ? Qu’il l’était déjà quand son fils a lancé Eli, Eli, lama sabachthani, pourquoi m’as-tu abandonné ? Qu’il n’a abandonné personne, qu’il a bien vu les lèvres bouger, les lèvres blêmes de son enfant, mais qu’il n’a pas compris ? Toute cette affaire, la crucifixion et la suite, les cathédrales qui piquent le ciel, les controverses, les bûchers, les ongles qu’on arrache et les auréoles qu’on accorde – souvent aux mêmes -, n’est peut-être qu’un gigantesque malentendu.

Si Dieu est sourd, il faut lui pardonner. Lui pardonner, pas à moitié, nos jours blessés et nos cœurs éclopés. »

Joe, à 69 ans, raconte sa vie à ceux qui s’étonnent de le voir jouer du piano dans les gares.

« – Qu’est-ce qu’un homme comme vous fait là ? »

Il ne joue que du Beethoven. Vous savez, ce compositeur qui est devenu sourd à la fin de sa vie… Il joue pour que quelqu’un l’entende et le reconnaisse rien qu’à son doigté. Peut-être cette personne descendra-t-elle un jour d’un avion, d’un train… Peut-être…

Les parents de Joe sont morts dans un accident d’avion quand il était enfant. Il va alors se retrouver dans un orphelinat lugubre, dans les Pyrénées, loin de tout… Il ne faut pas en dire davantage, cela ne sert à rien. Ce roman pourrait être très sombre, ce que vivent les enfants est tellement difficile à imaginer. Mais Jean-Baptiste Andrea parvient à en faire un roman lumineux. Espoir, liberté, solidarité, et la musique pour lier tout ça. Ce roman est beau comme un Do mineur (la tonalité préférée de Beethoven).

Je vais essayer de trouver rapidement les deux autres romans de Jean-Baptiste Andrea tellement j’ai été charmée par celui-ci.

Lunch-box d’Emilie de Turckheim

Lunch-box, Emilie de Turckheim, Gallimard, 2021, 248 pages.


Entrer dans un roman d’Emilie de Turckheim, c’est toujours une belle expérience. Je ne savais rien de ce roman, je n’en connaissais pas du tout le propos, j’avais juste envie de me laisser entraîner par la musique de l’auteure. Et je l’ai avalé d’une traite, un après-midi pluvieux.

Un poème pour accrocher, énigmatique et dont le sens s’éclairera au fur et à mesure de la lecture.

La première partie du roman, au ton à nul autre pareil, a une vitalité, un dynamisme caractéristique de l’écriture de cette auteure. Nous sommes dans les années 80 aux Etats-Unis sur la baie du détroit de Long Island. Une école bilingue. Un microcosme dans lequel évoluent essentiellement des mères. Et puis Sarah que l’on surnomme Jézu, professeur de chant et de piano, admirée pour les comédies musicales ahurissantes qu’elle monte avec les élèves de l’école.

Ce que j’aime chez Emilie de Turckheim, c’est qu’elle n’est jamais consensuelle, elle a une voix bien à elle. Je me régale de chacun de ses mots, de chacune des images qu’elle fait naître en moi, je me régale de son humeur, de la variété de ses textes.

Dans cette première partie, le ton est plutôt léger, c’est parfois drôle, cocasse, les relations entre les femmes et les hommes sont décrites avec un regard légèrement ironique, mâtiné de tendresse.

« Une autre fois, un autre samedi, David a dit : « Regardons le métronome. » […] Ma mère aurait pensé : voilà deux empotés. Et c’est ce que nous étions, assis côte à côte, à écouter le toc toc toc débile et sexuel de la petite machine, dans le parfum d’amande et de colle blanche sucrée. David marquait le tempo du bout du pied. D’un mouvement de la main, je lui ai dit d’arrêter. Nos corps ruisselaient d’immobilité. »

Et puis juste derrière la phrase à double interprétation, qui ouvre le texte vers un horizon plus sombre :

« Un accident est un problème de tempo. Un décalage. Il aurait suffi d’un battement supplémentaire de métronome pour que nos vies soient sauvées. »

Il y a aussi ces phrases qui ont trouvé un écho en moi, et qui ne pouvaient tomber mieux à propos dans ma vie personnelle, comme si je devais les lire à ce moment précis :

« Même calmes et sages, je jure que nous étions pleins de désordre et d’amour »

« J’ai pensé : il ne faut surtout pas. Entre nous, si ça commence, c’est fini. »

La seconde partie est centrée sur l’après-accident. Les réactions des uns et des autres… les clichés, les platitudes prononcées… Les maladresses. Et si la première partie donnait la part belle à la voix de Sarah, la deuxième offre à Solène la possibilité de s’exprimer sur le drame dont elle est la principale victime.

Et là encore, ce qui est fabuleux c’est, qu’à aucun moment, Emilie de Turckheim ne verse dans le larmoyant, le pathos, elle parvient à nous émouvoir sans faire jaillir la moindre larme. Elle explore la manière dont chacun réagit face à un drame et lorsqu’elle liste tout ce que les gens bien ou mal attentionnés ont osé dire à Solène, elle suscite en nous un léger un sourire, sourire de connivence (j’ai déjà entendu ça), sourire de dépit (mais comment peut-on dire des conneries pareilles) … Encore un roman sur le thème de la culpabilité (de Sarah bien sûr mais aussi de la mère, du camarade de Lætitia…)… et si…

Malgré le sujet, l’auteure parvient à faire de son roman un texte lumineux, féroce parfois, mais loin d’une mélancolie morbide.

Le bruit du rêve contre la vitre d’Axel Sénéquier

Le bruit du rêve contre la vitre, Axel Sénéquier, Quadrature, 2021, 141 pages


Et on dirait bien que c’est ma quatrième participation au challenge Mai en nouvelles ! Je n’en ai jamais lu autant d’affilée…

Celui-ci, l’auteur me l’a fait envoyer parce que j’avais bien aimé son premier recueil Les vrais héros ne portent pas de slip rouge. J’avoue que j’ai hésité… parce que douze nouvelles sur le confinement, ça ne vend pas du rêve ! Non, mais sans blague, je ne souhaite qu’une chose, ne plus entendre parler de Covid, confinement, couvre-feu etc… Et là, bam ! Je m’enfile un recueil qui ne parle que de ça… Suis-je tombée sur la tête ?

Bref ! Et si j’en parlais de ce recueil ? Hein ?

D’abord, le titre. Magnifique. Vraiment. Rien que pour ça, il mérite le détour. La nouvelle ainsi nommée est superbe, malgré un thème à priori peu-porteur. Un mec intubé parce que covidé, et dans le coma, entend ce qui se dit autour de lui et dérive au-delà de la fenêtre de sa chambre. Finement vu.

Axel Sénéquier a saisi différentes situations que la crise sanitaire a mis en lumière : du père qui a du mal à faire « l’école à la maison », à la femme qui subit la violence de son mari, de la famille qui veut se confiner à la campagne, au musicien bénévole dans un EHPAD… Et puis il y a aussi ce quadragénaire qui aurait bien aimé changer de métier, de rythme de vie… il y croyait… Certaines nouvelles terminent en beauté, d’autres laissent un léger goût amer, il a su trouver le ton juste pour aborder ces histoires de l’ordinaire et les transformer en petites pépites confinées. Une dose d’humour, un regard parfois grinçant, parfois émouvant sur toi, sur moi, sur nous, des chutes réussies sans être spectaculaires, une écriture efficace, que demander de mieux ?

Dans Sauvage, Milou, une jeune femme « sans abri » observe la nature reprendre ses droits, les animaux reconquérir les espaces, grâce au confinement.

« Pourquoi toujours ce besoin de cueillir les fleurs ? »

Un petit moment de poésie avec Balcons fleuris : un vieil homme dépose des banderoles dans les boites aux lettres de ses voisins sur lesquelles des aphorismes sont écrits. Messages que les gens accrochent à leurs balcons.

« Prenez une aiguille et réparons le monde. »

Et puis, il y a Marée noire, qui évoque la terrible solitude, elle est particulièrement émouvante et bien construite. Elle m’a beaucoup touchée.

L’homme a-t-il appris de ses erreurs ? Le confinement lui a-t-il permis de réfléchir, de poser un autre regard sur son monde ? Pas sûr, et même sûr que non… mais Axel Sénéquier, lui, aura su tirer parti de la situation pour nous présenter un recueil fort sympathique, et non dénué d’intérêt.


Dernière participation au challenge de Marie-Claude et d’Electra, Mai en nouvelles.

La maison allemande d’Annette Hess

La maison allemande, Annette Hess, traduit de l’allemand par Stéphanie Lux, Actes sud, 2019, 391 pages


Eva, jeune femme allemande, est engagée pour traduire les dépositions des polonais, rescapés d’Auschwitz, dans le second procès (1963) qui doit juger les crimes des dignitaires nazis. La plupart des allemands ne veulent pas de ce procès, ils préfèrent oublier.

Pas évident de juger des faits historiques dans un pays où tout le monde a participé d’une manière ou d’une autre au système nazi.

« Ce qui était légal à l’époque ne peut être jugé illégal aujourd’hui. […] Les accusés ayant participé à l’Holocauste sont jugés en fonction de ce principe. Seuls ceux qui ont fait du zèle et tué en contrevenant aux ordres ou de leur propre initiative peuvent être condamnés pour meurtre à la réclusion à perpétuité. Ceux qui n’ont fait qu’obéir aux ordres sont considérés comme complices. »

Roman sur la culpabilité, celle des bourreaux, celle de ceux qui ont été épargnés, celle des enfants des personnes qui ont été complices… et sur la non culpabilité de certains qui se dédouanent comme ils peuvent, « on ne savait pas », « on était obligé », « on n’avait pas le choix », et puis les petites phrases telles que :

« Laisse le passé où il est Eva. Ça vaut mieux, crois-moi. »

Eva, « candide et ignorante », ne sait rien de ce qui s’est passé pendant la seconde guerre mondiale, de même qu’elle ne connait rien de son propre passé lorsqu’elle accepte cette mission. Va alors débuter pour elle un long chemin de construction personnelle, dans un pays où la reconnaissance de l’Holocauste est loin d’être adoptée par tous.

L’auteure s’attache à traduire la prise de conscience de son héroïne. Celle-ci se débat entre sa mission et sa vie personnelle. Elle est fiancée à un jeune homme riche, qui ne voit pas d’un bon œil sa participation à ce procès et qui souhaite qu’elle ne se consacre qu’à lui et à son futur mariage. Au début des années 60, la femme ne pouvait travailler sans l’accord de son mari, à qui elle doit obéissance. Eva est une femme déterminée et va braver les réticences des uns et des autres pour parvenir à ses fins, non sans fracas.

Ce livre, éminemment romanesque, s’appuie sur les procès-verbaux et les témoignages du premier procès d’Auschwitz. Il est vraiment intéressant.

Là-haut vers le nord de Joseph Boyden

Là-haut vers le Nord, Joseph Boyden, Traduit de l’anglais (Canada) par Hugues Leroy, Albin Michel, 2008, 316 pages


« C’est marrant, les transformations du corps quand on se met à boire. On a beau ne rien manger, pour économiser de quoi se payer sa bouteille, le bide pousse et les joues tombent. »


J’ai eu la main heureuse pour ma participation à Mai en nouvelles ! Ce recueil d’un auteur que je viens juste de découvrir m’a complètement séduite.

Joseph Boyden est la voix des Indiens. La plongée au sein des réserves Cree du Canada ne se fait pas sans douleur. Délinquance, drogue, alcoolisme, misère, le quotidien des hommes et des femmes n’est pas joyeux et pourtant l’auteur arrive à nous attendrir, à nous émouvoir, à glisser quelques sourires au milieu de nos larmes de rage.

Bien sûr, ce que les représentants de la religion catholique ont fait dans les pensionnats est abordé, notamment (mais pas seulement) à travers une nouvelle remarquable, Joe Cul-de-Jatte contre la Robe Noire, à la fois tragique et comique. Lorsque le narrateur joue de son tambour dans l’église, le lecteur frémit de tout son être et communie avec les Indiens dans une célébration funèbre extraordinaire. L’écriture magique de cet auteur nous immerge totalement dans un monde pourtant très éloigné du nôtre de telle manière que nous avons l’impression de participer, nous sommes au milieu des Indiens, nous sommes Indiens.

Terribles sont certaines phrases qui font écho à celles déjà lues ou à celles entendues dans le documentaire cité plus bas :

« Sam a le même rêve récurrent que moi. Il me l’a dit un jour. Les marches qui grincent dans la nuit quand le père McKinley monte au dortoir, mes yeux écarquillés de peur qu’il ne me choisisse encore cette nuit. »

Parfois les nouvelles se répondent les unes aux autres, d’ailleurs celles de la dernière partie qui évoquent les membres d’une même famille, forment comme un petit roman. D’un même événement, l’auteur nous propose des approches différentes. Le croisement des regards donne de l’ampleur au message.

La Légende de la Fille Sucre montre de quelle manière les indiens ont été pervertis par la colonisation.

« Les Blancs ont apporté bien des choses aux Indiens. Les fusils, les moteurs hors-bord. La télévision. Le café. Le Kentucky Fried Chicken. Le hockey sur glace. Les jeans extra large, les casquettes de base-ball. Le rock’n roll, la cocaïne. Mais il y a un présent dont on ne parle jamais. »

Certaines paroles, comme celles de Sœur Jane sont tellement justes qu’on ne peut que les adopter :

« N’oubliez pas, Père Jimmy, qu’il n’y a pas si longtemps, ce peuple vivait en autosuffisance. Les jeunes d’ici sont écartelés entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore là ; entre tout ce qui fait leur identité de peuple et tout ce que nous leur demandons de devenir. »

Entre la femme qui tombe amoureuse d’un loup et l’homme qui se transforme en ours ou en corneille, entre celle qui tire les boules du bingo et le groupe féminin punk qui se reforme, l’auteur parvient à croiser spiritualité des traditions ancestrales et réalisme d’un quotidien difficile dans les réserves mais où l’espoir est permis.

Et parfois une lumière, une bouffée d’air, un petit garçon rêve de devenir catcheur et son regard innocent illumine tout à coup ce sombre tableau.

Ce recueil de nouvelles fait écho à l’excellent documentaire Tuer l’indien dans le cœur de l’enfant diffusé sur Arte et participe à mettre en lumière ces peuples malmenés.

Un vrai beau coup de cœur.


Une lecture supplémentaire dans le cadre du challenge d’Electra et Marie-Claude


Presqu’îles de Yan Lespoux

Presqu’îles, Yan Lespoux, Agullo, 2021, 185 pages


Le Médoc. Ses vins, certes. Mais connaissez-vous ses coins à champignons ? Ses forêts de pins ? Loin des grands vignobles, Yan Lespoux nous emmène dans l’univers des gens désespérés, des chasseurs, des vies minuscules et des peines majuscules, des personnes au bout du rouleau, de ceux qui rêvent d’un ailleurs meilleur mais s’enferrent dans leurs vies étriquées.

Ces nouvelles sont des tranches de vie, parfois cocasses, souvent tragiques. Les textes sont courts parfois un peu plus longs, ils laissent souvent un goût amer, ils se répondent les uns aux autres. D’une solitude à une autre, l’auteur tisse une toile réaliste et dramatique.

L’auteur aborde aussi à de multiples reprises le chauvinisme, l’appartenance forte à une région, « il n’est plus d’ici » celui qui est parti trop longtemps et qui se sent étranger lorsqu’il y revient pour un enterrement. On n’aime pas les parisiens, les bordelais… On s’en méfie.

Très drôle cette nouvelle nommée « L’Arabe » qui montre à quel point le racisme prend racine sur l’ignorance et la bêtise.

Les nouvelles regroupées sous le thème de la noyade commencent ainsi :

« Ah ! Le premier noyé de la saison ! » Cette phrase, depuis tout petit, je l’ai entendue, comme il convient, une fois par an. Au moins. Parfois, on oublie qu’il y en a déjà eu un avant. C’est ce qui arrive quand le premier noyé de la saison est vraiment précoce. Tellement précoce qu’il est même délicat d’affirmer que la saison a commencé. » 

 L’humour noir de l’auteur m’a saisie d’emblée, j’ai aimé qu’il parle du premier noyé de la saison, comme des premiers champignons, ou du premier soleil…

J’ai aimé être surprise par la violence de certaines nouvelles (Cambriolage), les chutes terribles (Moisson), les atmosphères, les peintures tout en finesse de vies délabrées (Rien ne va plus), j’ai aimé les scènes burlesques, j’ai souri, j’ai été émue, j’ai été surprise, j’ai perçu toute la pudeur et la l’affection d’une relation entre un grand-père et son petit-fils (Le couteau).

Ce recueil de nouvelles est une belle réussite parce que les textes sont variés et même si je ne les ai pas tous appréciés de la même façon, globalement, j’ai fini ce recueil avec une très bonne impression.


Yan Lespoux tient aussi un blog tout à fait intéressant : http://www.encoredunoir.com/


Lecture commune avec Ingannmic dans le cadre du challenge d’Electra et Marie-Claude